8.3.09

CARTHAGE

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"depuis que la littérature existe,on n'a pas entrepris quelque chose d'aussi insensé. C'est une oeuvre hérissée de difficultés. Donner aux gens un langage auquel ils n'ont pas pensé !
On ne sait rien de Carthage.

{...}

Peu de gens devineront combien il a fallu être triste pour entreprendre de ressusciter Carthage."

lettre de Flaubert à Ernest Feydeau oct. 1858





L’historiographie classique est presque unanime sur la légende de la fondation de Carthage, selon laquelle Elyssa était une princesse tyrienne, épouse d’Acherbas grand prêtre du dieu Melqart et en même temps son oncle maternel. Son frère Pygmalion qui succéda à son père n’hésita pas à tuer son beau frère pour s’emparer de ses richesses.

Elyssa craignant de subir le même sort, s’enfuit avec ses partisans. Après un long voyage, qui valut à l’héroïne le surnom de Dido (l’errante), elle atteignait les côtes de la Tunisie actuelle où elle décida de s’installer.


A cet effet elle détourna les coutumes locales qui interdisaient aux étrangers l’acquisition de terrains dépassant la superficie d’une peau de bœuf qu’elle découpa en fines lanières. Cette ruse lui permit l’achat d’un espace plus étendu que prévu : ce qui explique peut être le nom donné à la colline de Carthage : Byrsa désigne en grec une peau d’animal traitée.


Ainsi, fut fondée Qarthadasht (Carthage) ville neuve en langue Phénicienne.


Le roi de Libyens, Hiarbas, ébloui par la beauté et l’intelligence de la princesse, voulut l’épouser. Plutôt que d’être infidèle à son mari, elle décida d’accomplir une cérémonie expiatoire et monta elle même sur le bûcher qu’elle avait allumé et se jeta dans le feu. Ce geste lui valut d’être honorée comme divinité.



Selon les sources anciennes, Carthage fut fondée vers la fin du IX eme siècle av.J.-C. Pour Velleius Paterculus, historien latin du I er siècle av. J.-C. Cette fondation a précédé celle de Rome de soixante cinq ans.

Quant à Timée le Sicilien, d’après le témoignage d’Halicarnasse, Carthage fut fondée trente –huit ans avant la première olympiade correspondant ainsi à l’année 814 av.J.-C.

De son côté, Ménandre d’Ephèse, citait un document tyrien, qui plaçait la fondation de Carthage dans la septième année du règne de Pygmalion.

Cette date traditionnelle fût confirmée par les résultats des prospections et les fouilles menées par la mission allemande à la fin des années soixante dix dans le cadre de la campagne internationale de Carthage organisée par l’UNESCO à partir de 1972. Aussi a –t-on découvert des vestiges d’habitat archaïque datant de la première moitié du VIII av. J.-C dans la partie basse du site et non pas sur la colline de Byrsa où les archéologues français, et toujours dans le même cadre, ont découvert des témoignages d’une activité artisanale et métallurgique de la même période.





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Tanit :


Tanit était la divinité principale de Carthage, du moins au temps des puniques. Les témoignages sont des milliers de textes échelonnés sur deux ou trois siècles mentionnant le nom de TNT PN B’L, que l’on traduit habituellement par « Tanit face de Baal ».Son attestation constante avec Baâl Hammoun ne signifie pas nécessairement qu’elle ait été l’épouse de ce dieu, mais plutôt comme sa parèdre qui le faisait renaître périodiquement, d’une terre revigorée. Tanit a été adorée comme étant une mère féconde puisqu’au milieu d’un certain nombre de stèles, une colonne dressée porte une grenade, emblème de fécondité, dont les flancs renferment des pépins.Le symbole divin que l’on appelle le signe de Tanit offre, à sa partie supérieure, soit un cercle dont la nature est encore discutée, soit moins souvent un croissant lunaire retourné.

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EL CAMINITO

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UN COUP DE COEUR QUI DURE


caminito del indio que junta el valle con las estrellas
caminito que anduvo de sur a norte mi raza vieja
antes que en la montana la Pachamama se ensombreciera
en la noche serrana canta la quena cuanta nostalgia
el camino lamenta ser el culpable de la distancia

atahualpa yupanqui

(pardon pour toutes les fautes éventuelles puisque je ne connais pas l'espagnol !)
le sens serait :



le petit chemin de l'indien relie la vallée aux étoiles
chemin que suivit du sud au nord ma vieille race
avant qu'en la montagne la Pachamama ne s'assombrisse
la nuit, dans les montagnes, chante la petite flûte ; quelle nostalgie !

le chemin se plaint d'être coupable de la distance

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5.3.09

MON PAPA !


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Extraits de la lettre sur cassette de l’été 73

(maman) -- Je voudrais tellement te voir pour te parler…

(Juliette) -- Elle est née sans difficulté, Colette ?

(Papa) -- Action Catholique ! Sans aucune difficulté !

(Maman) -- Nous sommes allés à 11 h du soir, il pleuvait à torrents, elle est née à minuit et demi quand elle est née, je l’ai regardée : la lionne que nous avions au salon, le profil de la lionne, tout à fait, le même profil, et quand je regarde papa, c’est tout à fait le même profil. Je lui ai dit : que Dieu te bénisse, pourvu que tu vives… elle n’a pas pleuré. Puis j’ai été dans ma chambre, j’étais calme, j’étais tranquille, j’étais contente d’avoir une petite fille...

(Papa) -- C’était le dimanche de l’action catholique; j’avais tout organisé avec le Père de Bonneville, il était à la maison quand maman a poussé un cri et il lui a dit : voilà, je vous rends votre mari…

(Maman) -- je vais raconter comment on l’a appelée Colette : Fouad, son parrain, voulait l’appeler Colette et moi je disais : non, je ne veux pas lui coller ce nom de Colette, prends un autre nom. Alors il a apporté un chapeau avec 10 papiers pliés dans le chapeau et il m’a dit : tire un papier, le nom que tu tireras sera le nom qu’on lui donnera. J’ai dit bien et j’ai tiré un papier, c’était Colette et il me dit : tu vois, la chance veut qu’on l’appelle Colette, et moi je l’ai cru, or Fouad avait écrit Colette sur tous les papiers ! Et c’est comme ça qu’elle s’est appelée Colette !


(Papa) -- Ecoute, Colette, je ne peux plus écrire de lettres, je ne sais pas ce qu’on t’a dit à mon sujet, mais je ne vois plus… c’est pénible, mais enfin, c’est la vie … comme tu dis dans ta poésie

"un coup de feu a claqué, les oiseaux se sont enfuis…

mais pourquoi s’apitoyer, ce n’est que cela, la vie!"

Il faut prendre les choses comme elles sont. Colette ma chérie, c’est un de mes plus grands regrets, je voulais t’écrire, mais je ne peux pas… ta mère qui a tous les dévouements qu’on peut imaginer m’a dit qu’elle t’écrirait sous ma dictée; je lui dicterai quelquefois, mais pour le moment je te dis de ne pas m’en vouloir pour ce long silence, ce n’est pas de ma faute, mais je pense beaucoup à toi, beaucoup, et je vais même te dire quelque chose : l’amour on dit qu’il est impondérable mais je peux dire que mon amour pour toi, je sens qu’il a décuplé. L’éloignement n’a pas agi sur lui… au contraire ! Je tâcherai de dicter à ta maman quelquefois un mot pour toi, sinon, tu m’entendras te parler avec ton coeur ; sois sûre que je penserai toujours à toi et j’espère que tu viendras un jour chez nous, ce sera une grande joie pour nous, une très grande joie !
Je ne lis plus mais je me récite à moi-même tout ce que je sais par coeur. Je retiens des poésies de plusieurs centaines de vers qui ressuscitent, en une heure je les retrouve et ça reste maintenant, j’ai une mémoire beaucoup plus sûre et plus rapide qu’avant …




Soyez béni mon Dieu qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés

Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux de vos saintes légions
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers

Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre
Les métaux inconnus les perles de la mer
Par votre main montés ne pourraient pas suffire
À ce beau diadème éblouissant et clair

CAR IL NE SERA FAIT QUE DE PURE LUMIERE
PUISEE AU FOYER SAINT DES RAYONS PRIMITIFS
ET DONT LES YEUX MORTELS DANS LEUR SPLENDEUR ENTIERE
NE SONT QUE DES MIROIRS OBSCURCIS ET PLAINTIFS







(Papa) voilà Juliette voulait que je te récite ce poème sur la lumière …maintenant je passe le micro à ta maman, j’ai assez bavardé … c’est de mon âge ! Mais je ne veux pas te lasser !

(maman) il m’arrive parfois d’ouvrir les tiroirs et de regarder les vieux cahiers, les souvenirs, les badges, les fanions… j’ai retrouvé tes cahiers avec tes premiers vers… et je les garde et je passe mon temps à me souvenir du passé. Nous vivons dans le passé d’ailleurs, papa et moi… Nous vivons aussi dans le présent, quand tes soeurs et frères viennent avec leur famille, ça nous fait grand plaisir. Il nous manque beaucoup de te voir, toi et ta famille, les enfants grandissent; j’aurais tant voulu les voir grandir ! En septembre ta fille aura un an ! Comme ses frères doivent l’aimer ! Où ont-ils passé les vacances ? Et toi ? Ne te fatigue pas trop, ménage tes forces ma chérie … la santé ne se remplace pas! Que Dieu te bénisse et bénisse votre famille.

(Papa) Voici un poème : ça a été fait moitié dans la cour, moitié dans la salle d’études, quand j’étais en seconde (15-16 ans ?). Il y a beaucoup d’insuffisances … mais ça n’a pas d’importance




A MAMAN




(ça t’étonne que je te dise : A MAMAN ? c’est parce que j’en ai eu une, moi aussi ! Et je ne l’ai pas oubliée !)




Autrefois je couvrais de baisers enfantins
Ta main qui m’entourait d’amour et de tendresse
Mais l’enfance a passé l’insouciant matin
A fait place aux soucis de la rude jeunesse
Sans me faire oublier le temps déjà lointain
Où je couvrais ta main de baisers enfantins

Aujourd’hui j’ai grandi avec un froid dédain
L’âge et l’exil m’ont pris ma doucereuse enfance
Et ces beaux rêves d’or et ces bruyants chagrins
Le doux regret m’en reste et malgré la distance
Je voudrais être encore au temps calme et serein
Où je couvrais ta main de baisers enfantins

Mais le temps qui s’enfuit ne se rattrape plus
Et nous roulons sans cesse avec l’heure qui roule
Laissons-nous emporter sans regrets superflus
Par les flots du destin où notre vie s’écoule

Je ne sais plus ô mère être l’enfant qui dort
Sur le nid de ton coeur
Je ne sais plus rêver aux charmants pays d’or
De tes contes berceurs
Mais je veux dans l’exil me souvenir encore
De ces vieilles douceurs
Où tes baisers ardents et mes naïfs transports
Faisaient notre bonheur

Et c’est en souvenir de ce passé charmant
Que je viens aujourd’hui les mains chargées de roses
Te dire mon amour ô ma douce maman
Qui sus mettre pour moi des fleurs sur toute chose
Et blessé par les ans je viens prendre ta main
Qu’autrefois je couvrais de baisers enfantins
Et de pleurs aujourd’hui doucement je l’arrose





(Papa) Juliette m’a proposé de te dire encore ce poème du XVIe, le beau XVIe ! Dans ma détresse, aujourd’hui, je me le récite souvent




Tu demandes Manie
Comment chanter je puis
Je ne chante Manie
Je pleure mes ennuis
Ou pour te dire mieux
En pleurant je les chante
Si bien qu’en les chantant
Souvent je les enchante
Voila pourquoi Manie
Je chante jour et nuit




(Papa) … Colette, nous étions déjà debout, nous allions descendre pour rejoindre ta maman, Fouad et Monique qui sont déjà au jardin, et j’étais encore un peu ému de t’avoir parlé et Juliette me l’a fait remarquer et elle m’a dit qu’elle était sûre que j’étais heureux et j’ai dit “bien sûr!” “Mais tu ne l’as pas dit, tu as parlé de détresse et d’un tas de choses…ça va peut-être l’émouvoir et lui faire peur” j’ai dit : je vais lui dire un mot, alors, écoute, c’est toujours le même homme qui te parle, sous un autre aspect ; j’ai mis de côté, j’ai fait taire le poète avec son imagination, ses excès de langage, tous les mots de détresse etc.… ça ne rime à rien

Je te dis avec beaucoup de sincérité et de loyauté qu’il n’y a pas lieu de t’alarmer à mon sujet. Oui, je ne vois plus, mais ce n’est pas important. Le médecin m’affirme que j’ai au moins vingt ans de moins que mon âge ! Alors sois tranquille !

Au revoir Colette, et Paul, et miki, et xavier et Anne isabelle ! Mes chéris tous ! Que Dieu vous garde et “nous montre vos visages dans la paix” et, FAIS-MOI CONFIANCE, Colette, tu me verras encore, quand tu viendras ! JE SERAI LA ! Avec mon sourire, ma gaieté, ma joie ; non, pas ma gaieté, ma joie surtout, MA JOIE !



L’été 1974, après neuf ans d’absence, j’ai enfin pu y aller, avec mon mari et les 3 enfants que j’avais alors. Huguette était avec nous, pour mon plus grand bonheur et il avait tenu parole, il était là !

L’été 1975, la guerre s’est déclarée.
L’été 1976, Fouad est mort, puis mon Gabriel est né.
L’été 1977, j’y suis allée, seule, je l’ai revu, pour la dernière fois,


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Le changement était immense : papa ne voyait plus, depuis plusieurs années déjà, son énorme tignasse grise si drue n’était plus que de légers flocons blancs, tout mousseux, il avait l’air si fragile, son visage émacié, les yeux morts, et cet indéfinissable sourire sur les lèvres, il vivait assis sur le canapé, face à la bibliothèque, la tête levée, toujours, comme s’il regardait au-dessus de lui, fumant en silence, et la journée se passait. A certaines heures, maman le rejoignait, s’asseyait dans son fauteuil à côté du canapé et lisait la Bible à voix haute. Puis ils récitaient gravement le chapelet, et j’entendais, à chaque dizaine, les intentions qu’ils formulaient : pour que Dieu bénisse … dans son travail, pour que …, pour que les enfants de …, pour que …, pour que… et jour après jour, je voyais d’où venaient toutes les grâces qui se répandaient à profusion sur nous … tout y passait, le moindre détail dont ils avaient eu vent surgissait tout à coup dans cette lumière et était confié … j’en étais bouleversée.

Papa était difficile, paraît-il, se plaignait d’être dans cet état, était révolté par la mort de son fils… Je veux bien le croire, ça lui ressemble en effet, mais je n’en ai rien vu. Je passais le plus clair de mon temps assise au salon à côté de lui et nous bavardions, ou gardions le silence. Parfois il me disait :
-- Ah, puisque tu es là, va à la bibliothèque, à gauche troisième planche, le cinquième volume, c’est quoi ? Non, à côté, oui, celui-là. Prends vers la page 50, en bas à droite.
Puis il me disait de mémoire une phrase…
-- voilà, oui j’ai trouvé.
Alors il récitait le passage, s’arrêtait et demandait :
-- qu’y a-t-il après ?
Je lisais, quelques mots, et il enchaînait, ça y est, il était reparti avec la suite… et le silence retombait.

C’est ainsi qu’un jour il m’a montré cette extraordinaire phrase de Barrès, une des plus belles phrases que j’ai jamais lues : nous venions d’évoquer Nerval avec sa si jolie petite “odelette »


Il était un roi de Thulé
A qui son amante fidèle
Légua, comme souvenir d'elle,
Une coupe d'or ciselé.
C'était un trésor plein de charmes
Où son amour se conservait :
A chaque fois qu'il y buvait
Ses yeux se remplissaient de larmes.
Voyant ses derniers jours venir,
Il divisa son héritage,
Mais il excepta du partage
La coupe, son cher souvenir.
Il fit à la table royale
Asseoir les barons dans sa tour ;
Debout et rangée alentour,
Brillait sa noblesse loyale.
Sous le balcon grondait la mer.
Le vieux roi se lève en silence,
Il boit, - frissonne, et sa main lance
La coupe d'or au flot amer !
Il la vit tourner dans l'eau noire,
La vague en s'ouvrant fit un pli,
Le roi pencha son front pâli...
Jamais on ne le vit plus boire.


A quoi mon père m'indiqua alors ce magnifique commentaire qu’en avait fait Barrès :

“Tristesse amère de constater comme peu de grains arrache au sable de la rive le frisson propagé par la coupe qui tombe au gouffre de Thulé”







Un après-midi, Juliette est venue et nous étions tous les quatre au salon bavardant allègrement. C’était l’époque un peu socio de Juliette et nous avions l’habitude de discuter âprement toutes les deux, nos points de vue étant souvent divergents. Nous en venons à parler de contraception et d’avortement. Et ma Juliette de dire inconsidérément :



-- Que veux-tu, quand une femme d’ivrogne sans travail vient m’annoncer qu’elle attend son douzième enfant, moi je ne me sens pas le droit de lui dire qu’elle doit le garder !


Et moi de m’exclamer aussitôt :
-- Mais de quel droit parles-tu, droit qui te donnerait le droit de décider ? Est-ce parce que tu penses que Dieu n’est pas à la hauteur de la situation ? Tu as décidé de suppléer à Ses lacunes ? Non mais ! Pour qui te prends-tu ?


Et, avec véhémence, je commence à vitupérer contre l’activisme pseudo-religieux de ces gens d’Eglise qui “font du pathossocial” au lieu de faire de l’amour et le ton monte.
Maman s’inquiète pour papa, craignant que cela n’engendre un orage et me dit sèchement de me taire, que je dois du respect à mes aînés, ce qui me fait ricaner de plus belle, et papa intervient :


-- Non, non, laisse-la parler, explique ce que tu disais.


Je répète, plus calmement, le plus clairement que je peux et papa me dit :
-- Si je comprends bien, tu prétends que la souffrance a un sens, et qu’elle est puissante ?


Et je dis :
-- Mais bien sûr ! J'en suis convaincue ! Tu ne vois pas, d’ici, toutes les grâces qui ne cessent de pleuvoir sur nous ? Et même si cela me fend le coeur de vous voir ainsi, je suis surtout comblée de gratitude et d’émerveillement !


Toujours très pensif, papa continue :
-- Si j’ai bien compris, tu as dit que le fait d’accepter, même ce que je ne peux pas changer, comme d’être inutilement en vie alors que mon fils a dû quitter ses trois garçons qui ont besoin de lui, si j’accepte d’être ce vieillard inutile et aveugle, ce déchet humain, le seul fait de l’accepter sans révolte pourrait se transformer en grâce ?


Et avec ma fougue naturelle je m’écrie :
-- Et comment ! Tu as de quoi négocier un contrat en or avec le ciel ! Tu peux tout obtenir, il suffit de le lui demander ! D’ailleurs, Il n’attend que ça !
Et papa est resté songeur, avec son indéchiffrable sourire.

Il dormait très peu. Je l’ai toujours vu, dans mon enfance, circuler la nuit : deux ou trois fois il se relevait, venait s’assurer que nous étions bien couverts, que les ouvertures des fenêtres étaient bien réglées, que le gaz était bien fermé, puis il retournait se coucher. Mais maintenant, ce n’était plus pareil. Il faisait inlassablement les cent pas, ne se décidant pas à aller se coucher. Un soir, je l’interroge et lui demande pourquoi, il a eu du mal à me répondre, ne voulait pas, a fini par me confier qu’il faisait d’horribles cauchemars dès qu’il s’endormait, que cela lui était insupportable. J’ai alors dit :


-- Tu sais, Anne-Isabelle a fait la même chose pendant longtemps et je n’en pouvais plus de fatigue d’avoir tout le temps des nuits coupées, en plus des réveils intempestifs de bébé-Gabriel. Alors, un soir, nous avons demandé à son ange gardien de filtrer ses rêves et la nuit suivante s’est écoulée sans encombres. Depuis, elle le prie tous les soirs et n’a plus jamais fait de cauchemars.


Papa, sceptique, hausse les épaules et je dis :
-- Papa, quand j’étais petite, tu ne me racontais jamais de mensonges ; c’est toi qui m’a appris à prier mon ange gardien et je t’assure qu’il m’a vraiment gardée ! Crois-moi, le tien aussi est prêt à monter la garde. Il est à ton service, mis par Dieu POUR t’aider. Demande-le lui, tu verras bien que c’est vrai.


Le lendemain matin, papa m’a dit en souriant qu’il avait bien dormi ; et, quelques jours plus tard, il m’a chuchoté, rayonnant :

--tu sais, c’est amusant, je n’ai plus fait de cauchemar ! C’était vrai, ton “truc” !
Nous en avons ri ensemble, heureux.

Puis la veille du départ est arrivée. Il était tard, j’étais déjà au lit quand papa est revenu chez moi. Je me suis levée, nous étions debout à la porte de ma chambre, et papa, très ému, me dit :


-- Tu vas partir, je ne sais pas si … tu vas me manquer... je voudrais te promettre… quand tu reviendras… je voudrais pouvoir te dire …


Et je l’ai coupé :
-- oh non papa ! J’espère de tout mon coeur qu’Il va te rappeler bientôt ! Que tu vas enfin pouvoir baisser les bras !

Il a eu l’air horrifié, il a levé la main pour me gifler, mais sa main est retombée sans atteindre ma joue, j’ai vu vraiment de l’horreur sur son visage, sa gorge était nouée, il a tourné les talons et est parti vers sa chambre.

Je suis restée debout dans la porte, triste à en mourir, demandant au ciel de lui expliquer ce que je voulais exprimer, malheureuse de lui avoir fait une telle peine…

Puis il est revenu. Il m’a dit, d’une voix très basse :
-- Dis-moi que ce n’est pas vrai, dis-moi que tu n’as pas dit ça. Tu ne souhaites pas … ma mort ?
Sa voix n’était qu’un souffle !

Alors j’ai répété :
-- Oh papa, si tu savais comme j’ai le coeur qui saigne ! Nous sommes assez forts maintenant, je trouve que tu as assez donné, que tu peux te reposer, nous sommes capables de prendre la relève et que tu entres enfin dans le repos éternel, dans le bonheur éternel… je voudrais tant que tu ne souffres plus ! Je voudrais tant que tu sois enfin heureux !

Et le visage de papa s’est transformé, j’ai eu devant moi un tout petit enfant, terrifié et malheureux, et d’une voix où bouillonnaient les sanglots, il a gémi dans un souffle, en crescendo :
-- Mais tu ne comprends pas ; j’ai peur, j’ai peur, J’AI PEUR.

Je l’ai pris dans mes bras. Il était secoué de sanglots convulsifs, et je le berçais, mon petit garçon, mon petit orphelin, à qui je murmurais :
-- Papa, il ne faut pas avoir peur, tu sais que ta maman t’attend, elle n’a jamais cessé d’être avec toi et elle t’attend, depuis le temps que tu aspires à la rejoindre, - il a dit nettement : OUI - et pas seulement elle, papa, mais aussi ton père que tu ne connais pas, et Fouad qui t’a précédé, et les jumelles, et tant d’autres qui te connaissent et t’aiment, et qui seront tous là, ils t’attendent pour t’aider, pour te soutenir et t’entourer, et tu seras enfin délivré, oh je voudrais tant te savoir heureux et apaisé… Tu as tant fait pour nous, pour tous, tu nous a tout donné, jamais tu ne nous as manqué, papa que j’aime tellement, je ne veux plus te voir souffrir encore et encore pour que nous puissions conserver notre insouciance ! Nous devons prendre la relève, maintenant, tu nous as suffisamment consolidés pour que nous puissions à notre tour faire face, comme tu disais…

Et dans mes bras je le sentais se détendre, se calmer, puis il a redressé la tête : il souriait, il m’a dit

-- Embrasse-moi
Je l’ai embrassé, avec ferveur. Il a levé la main et a tracé une croix sur mon front mais pas le geste habituel ; un geste d’une solennité particulière puis il m’a embrassée longuement à son tour et m’a dit, d’une voix redevenue paisible et si douce, et avec son merveilleux sourire :
-- Va vite te coucher, tu vas être fatiguée demain ; tu as une longue route à faire. Adieu ma chérie, que Dieu te garde. Et te bénisse.


Papa est mort deux ans plus tard, très paisiblement. Nous avons correspondu par cassettes. Les autres m’ont dit qu’il ne s’est plus jamais plaint, qu’il était très serein.
Au moment de sa mort, personne n’a réalisé ce qui allait se passer. Il avait été hospitalisé pour un examen. Il a demandé à André ce qu’indiquaient les appareils : André a répondu en augmentant les chiffres, pour les rapprocher de la normale.
Papa a secoué la tête, a dit :
-- Non, c’est maintenant, je veux être debout, aidez-moi à me redresser, encore, encore, oui, comme ça c’est bien.

Il souriait
Et les appareils se sont arrêtés. Le 9 mai 1979.
Il avait 85 ans.

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28.1.09

DES LIENS AUTREMENT INDÉFECTIBLES !!!

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Deux sœurs !
Quel lien peut-il les unir ?
D’avoir « habité » la même mère ?
Puis la même maison ?
D’y avoir partagé les mêmes parents dans la même atmosphère ?
D’avoir été à la même école, partagé les mêmes activités, évolué dans la même société, partagé les mêmes amis ?

D’avoir « grandi » ensemble… ?


Je repense à cet épisode de notre vie : j’avais quitté la maison depuis deux ans au cours desquels nous nous étions toutes deux mariées et voilà que je revenais cet été-là avec mon bébé.

Comme d’habitude, la capitale était désertée pendant la saison chaude que mes parents passaient à la montagne ; ma sœur y était aussi, quelques maisons plus loin, avec son mari et nous avions une immense joie à nous retrouver quotidiennement.

Un jour où je la voyais si attendrie d’avoir mon fils dans les bras, j’ai demandé ce qu’elle attendait pour lui donner un petit cousin ou une petite cousine et j’ai vu son visage s’éteindre, se fermer… Elle a fini par me dire qu’elle ne savait pas, que son mari redoutait tellement toutes les anomalies et malformations qui peuvent survenir… et que de toute façon, rien ne pressait…

Quelques jours plus tard, au cours d’une soirée que nous passions ensemble, mon fils s’est éveillé pour son dernier biberon. Après m’en être occupé, je l’ai déposé sur les genoux de mon beau-frère ravi puis lui ai posé la même question.
Il s’est exclamé :
-- ah ! Si j’étais certain d’en avoir un comme celui-là, je dirais « oui tout de suite » !
-- et pourquoi donc serait-il différent ?
Il m’a alors raconté qu’il avait visité à 18 ans une sorte d’asile où il n’y avait que des enfants malformés et cela l’avait totalement traumatisé.
Nous avons continué à bavarder jusqu’au moment où j’ai fini par dire :
-- mais je suis tellement certaine que cela n’arrivera pas que je suis prête, si jamais c’était le cas, à consentir à un échange.

Nous avons ri ensemble de mon exaltation excessive à laquelle la maternité n’avait apparemment rien changé et nous avons parlé d’autre chose.

Deux mois plus tard, de retour chez moi, j’ai reçu une lettre de ma sœur m’annonçant qu’elle attendait un bébé.
Nous étions en 1961.


Et le temps passe.




Ma sœur m’écrit souvent, me dit qu’elle a plein de malaises ; son médecin lui a bien donné un médicament qu’elle peut prendre pour la soulager mais elle a décidé de s’en priver POUR MOI, par solidarité avec moi qui me trouve dans une situation si difficile où elle ne peut rien faire d’autre pour m’aider…
Elle évoque les vases communicants et m’explique qu’elle offre ses difficultés dans l’espoir qu’elles se mueront en grâces protectrices dont je bénéficierais…

Et le temps continue de passer jusqu’à l’accouchement : elle a eu un merveilleux bébé, très vite arrivé, sans aucune difficulté et c’est une immense joie que nous partageons par-delà toute la distance.


Quelques mois plus tard, les journaux parlent à grand fracas d’un médicament qui vient d’être interdit sur le marché.




Bouleversée, je téléphone aussitôt à ma sœur ; je lui demande si elle a toujours le médicament que lui avait prescrit son médecin
-- oui, non, je ne sais pas… je ne l’ai jamais pris, me dit-elle très étonnée ; pourquoi me demandes-tu ça ?
-- l’as-tu encore ? où l’aurais-tu mis ? Va voir et dis-moi
-- mais pourquoi ? Je suppose qu’il est encore dans le tiroir de ma table de nuit ; attends, je vais voir
Et, au bout d’un moment :
-- oui, je l’ai ; toujours intact.
-- comment s’appelle-t-il ?
-- KEVADON

C’était bien de la THALIDOMIDE





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23.1.09

le départ de maman

*






*

Il était parti

On l’avait emmené pour un simple examen médical et il était parti en lui disant :
-- ne t’en fais pas, je vais revenir
Mais il n’était pas revenu


Elle ne parle pas, regarde son fils qui vient pour lui annoncer la nouvelle.
Mais il ne dit rien, il n’a rien pu dire ; comment lui dire que ce grand homme, ce mari, ce père, brusquement à bout de forces avait secoué la tête en murmurant : « c‘est maintenant ! »
Puis :


« aidez-moi à me redresser, encore un peu ! Voilà ! Comme ça c‘est bien ! »

Il souriait, les yeux clos.
Il leur avait fallu un long moment pour s’apercevoir que les aiguilles sur les cadrans des machines s’étaient immobilisées, qu’il était parti, son indéfinissable sourire toujours sur ses lèvres…

L’a-t-elle vu, dans le regard de son fils ?
En avait-il gardé le reflet sur son propre visage ?
Elle n’a pas eu besoin de mots pour comprendre.
Elle l’a pris dans ses bras, étreint ce fils bouleversé qui se tenait devant elle.

-- il faut prévenir tous les autres.

Elle avait eu six enfants et gardait en toute circonstance le réflexe de la famille nombreuse bien après leur départ de la maison : Il y a plus de trente ans qu’ils ont commencé à s’éloigner ! Ils sont tous très loin, depuis si longtemps déjà ; il reste juste encore au pays ce fils et une fille qui habite tout près…

Elle a ensuite attendu qu’on lui ramène le corps et, avec beaucoup de calme elle a fait ce qu’il y avait à faire, ce jour-là et les jours suivants, jusqu’à l’enterrement, jusqu’au départ de la dernière visite…

Doucement alors, elle dit à son fils :

-- Rentre chez toi maintenant, ta femme et tes enfants t’attendent. Tu dois retourner auprès d’eux.

Il sursaute. Il se demandait justement ce qu’il allait se passer maintenant et ne trouvait aucune solution acceptable. Elle se retrouvait seule à 75 ans, dans un pays saccagé et incertain…

-- mais, je ne peux pas te laisser comme ça !

-- bien sûr que si, répond-elle gravement, ta place est auprès de ta femme et de tes enfants… J’ai été très heureuse que tu restes avec moi ces jours-ci et je t’en suis reconnaissante ; mais maintenant, tout doit rentrer dans l’ordre.

-- sois raisonnable maman, tu n’as jamais vécu seule, tu ne le supporteras pas.

Elle sourit et hoche la tête

-- je ne suis pas seule mon chéri, ton père est avec moi comme il l’a toujours été… plus de cinquante années passées ensemble, tu penses bien que ça ne s’efface pas d’un coup ! et puis, la bonne est toujours là et le téléphone fonctionne encore…. Allons rentre vite, et embrasse bien ta femme et tes enfants pour moi.

Vaincu, il baisse la tête, hésite pourtant mais elle semble si sereine…

Quelques jours plus tard, elle lui téléphone :

-- je devrais voir le notaire, il y a des papiers à mettre en ordre ; veux-tu lui demander de venir ?

-- bien sûr ! je le fais de suite et te rappelle

Le notaire est venu ; elle expose calmement ce qu’elle veut, expliquant la façon dont il faut procéder pour tout clarifier et faciliter la succession. Son fils n’en revient pas.
Sitôt le notaire parti, il s’étonne :

-- Je ne m’étais jamais douté que tu connaissais toutes ces procédures !

-- Bien sûr que je ne les connaissais pas ! dit-elle en riant

-- Mais alors ?

-- Maintenant je les connais, depuis que ton père m’a indiqué ce que je devais faire et dire

-- Papa ? mais quand donc ? il n’avait jamais voulu s’en occuper …

-- Tous ces jours-ci, après m’avoir dit où étaient rangés tous les papiers, il m’a longuement expliqué ce que je devais en faire.

Il ne lui pose pas de questions ; avec elle, ce n’est pas la peine, elle ne répondra plus ; il est pourtant intrigué par son comportement et sa sérénité. Sa vie se déroule sans heurt, ses deux enfants présents l’entourent le plus possible, viennent chaque fois qu’ils le peuvent. Elle n’est pas accablée, bien au contraire ; elle serait même plutôt joyeuse ?

Ce dimanche-là, ils sont venus tous deux avec leur conjoint et leurs enfants : elle bavarde gaiement, une lumière pétille dans ses yeux. Au dessert, elle dit :

-- J’ai une grande nouvelle à vous annoncer : j’ai fait un rêve

Tous la regardent, suspendus : ses rêves, quand elle en fait, ils connaissent, ils savent ce que ça signifie : c’est toujours important, c’est toujours vrai aussi…

-- J’ai rêvé de votre père, je l’ai vu et il m’a dit qu’il allait enfin venir me chercher

Un silence de mort s’est abattu dans la pièce ; tous les regards stupéfaits, consternés, sont fixés sur elle qui poursuit, comme si elle ne mesurait pas la portée de ce qu’elle vient de dire :

-- Allons, allons, ne faites pas cette tête-là ! c’est une bonne nouvelle pour nous tous ! mais d’abord, surtout, pour moi ! Attendez que je vous raconte :

Elle se lève, rejoint le salon, se retourne en leur indiquant un endroit bien précis, mime la scène :

-- Voilà : il se tenait debout, là, exactement à cet endroit : il avait les deux mains derrière le dos ses yeux pétillaient de malice et il souriait comme quand il préparait une surprise… vous vous en souvenez, n’est-ce pas ? Moi, je sortais de ma chambre quand je l’ai vu ; j’ai alors couru vers lui et j’ai voulu l’embrasser mais il m’a dit « non, ne me touche pas, pas encore » alors je lui ai dit – elle parlait de sa voix chantante, tout son visage exprimait un désarroi de petite fille- « mais pourquoi ? Tu me manques tellement, je voudrais tant être près de toi ! C‘est si long d’encore attendre ! »


Il a eu alors une expression d’une infinie tendresse et m’a dit gravement :


«oui, tu me manques aussi, mais cela ne tardera plus maintenant, je vais bientôt venir te chercher, très bientôt »


je me suis alors réveillée, pleine de joie et je souhaite ardemment que vous la partagiez avec moi !

Personne ne dit rien, il n’y a rien à dire : elle va bien, elle est bien, il n’y a aucune raison de s’inquiéter dans l’immédiat, rien ne laisse supposer une fin imminente, rien, sinon ce qu’elle vient de leur dire, et ils savent tous que ses rêves sont toujours vrais et que si elle le dit de cette façon, c’est que sa mort est imminente et qu’elle est inévitable …

Ils passent au salon pour prendre le café, s’attardent un peu plus que de coutume, chacun pensant à part soi à ce qu’elle vient de leur révéler
C’est dimanche, aujourd’hui, un jour pas comme les autres.

Le mercredi suivant, c’est sa fille qui est venue le soir, elles ont dîné ensemble puis, à la fin de la soirée, elle l’a aidée à faire sa toilette, à se mettre au lit. Avant de partir, elle a encore répété à la bonne de bien faire attention, de ne pas hésiter à l’appeler à la moindre alerte, puis elle est rentrée chez elle ; elle habite tout près de là, avec son mari et ses deux grands enfants.

Peu après, la bonne perçoit un bruit en provenance de la chambre et prête l’oreille : Elle l’entend se lever et sortir de la chambre ; elle pense :


« Madame aura sans doute oublié ses lunettes au salon TV et s’en va les prendre.»


Elle reste pourtant à l’écoute, attentive, épiant les bruits jusqu’à celui d’une chute qui la fait se précipiter ; elle la voit à terre, se rue sur le téléphone et appelle sa fille qui aussitôt revient chez sa mère en courant, mais son fils de 20 ans, plus rapide qu’elle, est entré le premier dans la maison.




*




-- je me suis dépêchée autant que j’ai pu et, j’ai honte de le dire, je pensais surtout à mon fils en me disant : « ce n’est pas un spectacle pour lui, j’aurais tant voulu lui éviter ça » ; en entrant dans la maison, c’est surtout lui que mes yeux cherchaient…

il s’était laissé choir sur le sol, il avait la tête penchée et il souriait…
j’ai alors suivi son regard et je me suis immobilisée, jusqu’à me mettre à sourire aussi :
elle était sur le sol, les yeux clos avec un extraordinaire sourire !
il y avait un tel bonheur, une telle lumière sur son visage !
son petit-fils lui souriait en caressant doucement son front et ses cheveux…
Je suis restée un bon moment immobile à regarder cette incroyable scène :
elle était à l’endroit exact où elle avait raconté que se tenait papa,
elle avait mis ses chaussures et enfilé son manteau,
elle avait pris son sac et sa canne « pour partir » !
mais elle ne s’était pas dirigée vers la porte pour autant,
elle avait bifurqué vers le salon,
elle l’avait rejoint à l’endroit où il était quand il lui avait dit
« je vais très bientôt venir te chercher »


*

les "intuitions" de maman :-))

chapitre I



J’étais en huitième et mon institutrice s’appelait Nina Choulika ; c’était une amie “des grands” ; elle et son frère Vauva, diminutif de Wladimir, venaient à la maison et je la tutoyais en dehors de l’école ce qui faisait que je n’avais pas du tout peur d’elle.

Un matin, je me réveille comme d’habitude pour aller à l’école : Juliette partait d’abord, parce qu’au “grand pensionnat”, les cours commençaient à 7.50 h alors qu’au “petit pensionnat” où nous étions Jacqueline et moi, ils n’étaient qu’à 8.30h .

Maman entre soudain précipitamment dans ma chambre et me dit très vite : “tiens-toi tranquille et ne te montre pas, tu vas rester à la maison aujourd’hui, tu n’iras pas à l’école. Reste ici sans te faire remarquer jusqu’à ce que ton père soit parti. Tu as bien compris ?”

je la regarde, sidérée, mais ravie d’avoir congé et j’acquiesce, vois Jacqueline achever ses préparatifs et s’en aller, et attends interminablement, dans ma chambre, le départ de papa.

Finalement, maman vient me chercher : elle n’a plus du tout cette expression d’urgence qui m’avait frappée le matin, mais elle sourit et me dit d’un ton léger : “j’avais juste envie de te garder près de moi, aujourd’hui, et papa n’aurait pas approuvé …”

Je suis surprise mais bien contente de me retrouver avec elle à la maison et la matinée se passe sans rien de spécial jusqu’au retour de Jacqueline à midi. Nous déjeùnons toutes les deux, comme d’habitude, mais, inopinément, papa revient à la maison avant l’heure habituelle et nous trouvant à table, repère immediatement ma tenue.

“ Pourquoi n’es-tu pas en uniforme ? ” me demande-t-il aussitôt.

Prise de court, je bredouille que je n’avais pas été à l’école ; papa fonce alors vers leur chambre et j’entends une incompréhensible altercation entre eux…

Mais le temps passant, Jacqueline repart. Je reste là, effrayée, me demandant ce que je dois faire jusqu’à ce que papa sorte de la chambre et me dise d’un ton ferme : "va immédiatement enfiler ton uniforme, je te déposerai à l’école en partant.” Maman, derrière lui, pleure et me regarde comme si je partais pour toujours ???

J’obtempére et monte dans la voiture, intriguée mais inquiète surtout d’être en retard à l’école. Effectivement, quand j’arrive, le portail est fermé et je dois entrer par la petite poterne de droite que précèdent deux marches. Je sors de la voiture et traverse la rue en courant ; en arrivant à la porte, je réalise que la voiture est toujours là et je me retourne vers elle : je vois papa en train de me quitter des yeux et, regardant devant lui, faire signe de la main au chauffeur qui démarre, mais en me retournant, j’avais trébuché sur la marche et je suis tombée assise dessus, la seconde marche me heurtant violemment à hauteur du rein.



Je me suis relevée et suis entrée à l’école : ouf, personne à la porterie que je franchis rapidement et me dirige à pas de loup vers ma classe. En me voyant entrer, Nina Choulika sursaute et me demande :”tu arrives seulement maintenant ? mais qu’est-ce-que tu as ? ” Comme je n’étais pas venue le matin, j’ai pensé que c’était à ça qu’elle faisait allusion, n’ayant aucune idée de l’heure qu’il était et j’ai rejoint mon banc. Un peu plus tard, quand elle a passé près de moi, je lui ai dit que je me sentais drôle, que j’étais tombée, elle m’a répondu : “tu ne peux pas rester ici ; va chez Mère Khoury et demande-lui de téléphoner chez toi pour qu’on vienne te chercher ”.

Je sors donc et vais chez la “préfète” qui ne me laisse pas placer un mot, convaincue que j’avais été mise à la porte et me colle une punition à faire, assise à une table dans son bureau, que, par bonheur, elle quitte peu après.

Alors je cours à la porterie et demande à mère Kahil de pouvoir téléphoner et j’appelle la maison. Maman décroche aussitôt et dit “Colette ? pourquoi as-tu tellement tardé à appeler ? J’attends depuis une heure et demie ! j’avais pu retenir ton père jusqu’à maintenant mais il vient de partir ! Ça ne fait rien, ne t'inquiète surtout pas, j’arrive“ .

Je lève les yeux, l’horloge indiquait 3 heures. J’étais tombée à 1.30h, une heure et demie plus tôt.

Je me demandais : mais comment sait-elle que c’est moi alors que je n’ai encore rien dit. Et comment sait-elle que je suis tombée ?

Alors, avant que quelqu’un ne me surprenne, je dis : “maman, fais vite, je crois que je vais mourir”; je me rendais bien compte qu’il ne fallait pas dire ça mais c’était la phrase la plus brève et la plus complète que je trouvais pour la mettre au courant de mon état.

Ensuite, je suis sortie de la porterie et ai été m’allonger sur un petit muret à l'orée du parc.

Et puis maman est arrivée, je l’ai vue, très pâle, avec des lunettes noires, regarder autour d’elle, me cherchant. Je voulais me lever, l’appeler, lui faire signe, mais ce n’était pas possible.

Plus tard, elle est assise sur le muret, ma tête sur ses genoux, sa main sur mon front, elle regarde devant elle, je la vois par en-dessous, ses larmes coulent et ma voix ne sort pas.

Puis papa est là, il me porte sur la table de Dr Trad, qui secoue la tête derrière son cigare ; puis un autre, un autre médecin, un autre escalier, un autre ascenseur, interminablement, il fait noir, puis finalement la grosse voix de Dr Moraab, un professeur de Michel qui a convaincu papa d’essayer chez lui, et celui-là n’a pas secoué la tête et il m’a mise dans de la glace, des poches de glace partout autour de moi qui claquais des dents de froid malgré la pile de couvertures posées sur moi.



Et le temps a passé, je me suis remise et, onze ans plus tard, à Louvain, un soir que nous bavardions Juliette et moi, je dis : je n’ai jamais compris comment maman savait ce qui allait arriver. Elle a voulu me garder à la maison, elle savait que c’était moi au téléphone avant même que je ne parle, elle savait que j’étais tombée à une heure et demie !!!


et juliette, les yeux écarquillés, me dit :
Je ne savais rien de ce que tu viens de me raconter mais, la veille de ta chute, je me suis réveillée la nuit parce qu’il y avait de la lumière ; maman était debout à côté de ton lit, la main sur la joue, et elle disait : “ teslamillé ! que Dieu te protège” et ses larmes coulaient. Je l’ai appelée, je lui ai demandé ce qu’elle avait mais elle ne répondait pas, elle ne m’entendait pas !






Chapitre II



Quand Juliette m’a parlé de maman, la main sur la joue, n’entendant plus aucun bruit extérieur et ne lui répondant pas, j’ai revu une autre scène à laquelle j’ai assisté bien après ma chute d’enfant , près de dix ans plus tard :

Nous étions dans notre chambre, Jacqueline et moi, un matin, encore au lit, et nous bavardions toutes les deux quand Jawhara est venue dire à Jacqueline qu’on la demandait au téléphone. Elle éteint aussitôt sa cigarette et bondissant sur ses pieds, enfile son peignoir en m’enjoignant d’aller “’occuper les parents”.

Je vais donc dans la salle à manger où papa et maman déjeùnaient :
papa lisait son journal, brandi comme un écran devant lui et maman accoudée, la joue appuyée sur la main, regardait fixement devant elle. J’ai fait le tour de la table, les ai embrassés et me suis assise pour remplir ma mission : mon rôle consistait à éviter qu’ils ne rejoignent leur chambre en passant, fatalement, devant le téléphone.

Tout a coup, j’entends la voix de maman : une plainte, emplie de détresse, incantatoire, se parlant à elle-même, qui disait : “Jacqueline… Jacqueline est par terre… sa tête … attention sa tête …” et je m’entends crier : "mais maman, qu’est-ce-que tu racontes ? Jacqueline est dans son lit !" et je regarde du côté de papa : il n’a pas abaissé son journal, je ne vois que ses mains, si crispées sur le papier !

Et maman continue de la même voix à évoquer Jacqueline, gisante … et voilà qu’elle parle de sang rouge sur le marbre blanc et je me sens bouleversée, malade et je crie à papa : "mais fais quelque chose ! mais qu’est-ce-qu’elle raconte ?"

Lentement, papa abaisse son journal ; il a pris 10 ans en quelques minutes ; il ne regarde pas maman , me dit d’une voix atone : “ne te fatigue pas, elle ne t’entend pas” et me demande, l'air accablé : “où est ta soeur ?” je réponds aussitôt : “au téléphone.” Alors papa se lève pesamment et se dirige vers leur chambre puis je l’entends crier, presque triomphant, sûrement soulagé : “il n’y a pas de sang !”

mais maman continue sa litanie “…sa tête… attention à sa tête… sous sa tête…” et stupidement, je répète, criant vers papa “sa tête, regarde sous sa tête" puis je cours à mon tour vers le téléphone.

Jacqueline est par terre, inconsciente ; papa accroupi près d’elle soulève précautionneusement sa tête : le marbre est tout rouge. Il la repose prudemment et crie dans le téléphone “mais raccrochez, bon sang, je dois appeler un médecin !"

Quelques instants plus tard, Docteur Farah et papa transportaient Jacqueline à l’Hôtel-Dieu.

Maman était très calme, très sociale, très paisible, elle leur a souri en les rassurant “ce n’est pas grave, mais ne traînez pas ” …

Elle n’a rien dit de plus, et est entrée dans sa chambre.



21.1.09

ma vie...




Ma vie
Vécue combien de fois
Je n'en finis pas de la vivre
Elle s'écoule devant moi



Des voiles se lèvent parfois
Révélant les causes profondes
De vieux souvenirs enfouis
Ne libérant qu'une tendresse
Infiniment pétrie de paix



Et je m'émerveille en silence de la violence de la vie
De sa ténacité profonde, de son apaisante douceur
D'avoir permis que soit l'oubli
Jusqu'à ce que l'âme, plus forte, puisse affronter
Enfin armée,
Ce qui n'était que du mensonge
Du camouflé ou du mal-dit
Du mal-senti
Malentendu
Ou pas compris…
Si meurtriers



C'est comme un oignon qu'on épluche
Couche après couche, patiemment
Qui par moment pique les yeux


Et ce qui n'était qu'une peau
Devient de plus en plus vivant
Et nous entraîne lentement
Plus près du cœur
Plus près du germe
Où l'on découvre, émerveillé,
Une autre vie prête à jaillir.


1999








ENDORMISSEMENT



Quand je ferme les yeux

S'apaisent les orages

Et c'est une impression sans corps et sans visage

Sans contact et sans mots de n'être plus tout seul



Les angoisses du jour n'ont plus qu'à disparaître

Une immense tendresse enveloppe mon être

Généreuse et complice apaisante et si bleue



Lors je glisse allégé vers un vide insondable

Où je ne pèse rien où rien ne fait obstacle

Et j'entre dans ma nuit comme un vaisseau éteint



Mes rêves ont pourtant des relents de débâcle

Mais il n'en reste rien quand revient le matin

1999