29.10.07

SALLE D'ATTENTE

ou MIEUX VAUT EN RIRE



« L’un contre l’autre ils étaient là
Tous deux assis comme endormis
Le long de la banquette en bois
Dans la salle d’attente
À travers la vitre on voyait
Le vieux manège qui tournait
Et sa musique tourbillonnait
Dans la salle d’attente
Et cette musique semblait pousser
La grande aiguille de la pendule
Avec un bruit démesuré
Démesuré et ridicule ! »



La voix de Piaf s’est glissée en moi, murmure à mon esprit, y scande les pensées vagues qui s’y effilochent tandis que j’attends…

Combien de temps s’est-il écoulé depuis que je suis entrée dans cette salle ? Je serais incapable de le dire ; encore une notion que j’ai dû perdre en route…
Quelle route ? L’ai-je prise ou seulement empruntée ?
Le paysage glisse en marche arrière à petits hoquets, laissant à mon œil une impression de déjà vu.


Incapable de savoir vers quoi je vais, je cherche dans l’autre direction ; il y en a toujours une autre, évidemment…
le sens va-t-il aussi par paire ?
Est-il toujours double ?
Il devrait être loisible pourtant de le remonter comme le temps,
comme on remonte une pendule,
comme le paysage qui file,
ou le fil qu’il ne faut surtout pas perdre, tenir par le bon bout et ne pas lâcher,
même quand on se trouve immobilisé comme je le suis dans cette salle d’attente.

J’avais éprouvé une grande lassitude inhabituelle qui m’avait décidée à venir le consulter ; il m’avait longuement écoutée, examinée, avait patiemment constitué un dossier ; il semblait attentif à ce que je disais, reliais des fils invisibles qu’il suivait patiemment, tentait de démêler… Pourtant il restait perplexe.
Ce jour-là, il ne levait même plus les yeux sur moi, se frottait inlassablement le menton ; je l’entendais grommeler :
« c’est sûrement le dos ! Ce ne peut être que le dos »
et ses doigts n’en finissaient pas de caresser son visage, d’en vérifier le contour en balançant la tête – gauche, droite, gauche, droite – tandis que j’attendais, patiente. Dorénavant patiente, la sienne !


- Bon ! finit-il par dire en soupirant, je ne peux rien vous dire de plus précis pour l’instant ;
il respira très profondément puis m’expliqua :
- Pour moi, tout cela vient du dos ; vous devez avoir un problème au dos ; mais lequel ? Il faudra que vous fassiez de nouveaux examens ; nous finirons bien par trouver ce qu’il y a…

Ce disant, son regard finit par se poser sur moi, hésitant, perplexe… il soupira

- Nous finirons bien par trouver ! répèta-t-il en esquissant un sourire.

J’étais retournée dans cette salle d’attente avec de nouveaux clichés et les conclusions de l’examen, nouvelles pièces à verser au dossier.

J’attendais alors. J’attendais déjà. Tout comme aujourd’hui j’attends !




HOPPER - compartment C


Mais qu’est-ce que j’attends exactement ?

Je ne le sais plus très bien ; pourtant je suis en attente !

C’est bien ce que dit la destination de cette salle où je me trouve ; ce mot est inscrit sur sa porte mais je n’en trouve plus le sens…

Sans doute est-ce encore une notion que j’ai dû perdre en route…

Quelle route ?

L’ai-je prise ou seulement empruntée ?

Est-ce le bon sens ?

Le paysage glisse en marche arrière à petits hoquets, laissant à mon œil une impression de déjà vu.

Je m’étais retrouvée dans son bureau ! Mon dossier avait encore grossi depuis la dernière fois et lui se frottait encore le menton, se tenait le visage à pleine main, balançait toujours la tête, semblait mécontent ; je l’entendais marmonner que non, c’était pas ça… tandis que j’attendais.

Il avait fini par lâcher à regret son menton, laissé son bras retomber sur le bureau, s’était appuyé au dossier de son fauteuil ; puis les deux mains avaient décollé ensemble de la table, oh ! Une vingtaine de centimètres tout au plus pour retomber aussitôt, une fois, deux fois ; la tête quant à elle continuait d’osciller de droite à gauche, en cadence, du même mouvement que lorsque la main frottait encore le menton.

Enfin le regard s’était posé sur moi, inchangé, identique, toujours aussi perplexe.

- Je ne comprends pas, avait-il dit

La tête-métronome avait gardé son rythme ; les mains, dans un ultime effort s’étaient soulevées une dernière fois, un peu plus haut cependant, étaient retombées d’autant plus lourdement.

- Je ne sais pas, je ne sais pas quoi vous dire… non, je ne sais vraiment pas…

Et les années avaient passé où j’avais tout envoyé bouler : semelles et malaises avaient été largués dans la même oubliette et j’avais continué à vivre avec cette petite gêne persistante devenue si familière, cependant qu’insidieusement elle s’étalait, empiétait, se muait lentement en douleur.


Pourquoi ne s’était-elle pas contentée de notre arrangement tacite ? Pourquoi avoir brusquement décidé de devenir insupportable au point de m’obliger à prendre des mesures contre elle, des mesures brutales, définitives… Bien malgré moi somme toute…

Pour l’instant, je prends conscience que le temps passe et que j’attends toujours, dans cette salle qui porte paisiblement son nom.

J’attends mon tour ; patiente !
Mon tour de quoi ?
Qu’est-ce que j’attends ?

Je ne me souviens plus ; tout cela n’a vraiment pas de sens ; encore une notion que j’ai dû perdre en route…

Quelle route ?

L’ai-je prise ou seulement empruntée ?

Le paysage glisse en marche arrière à petits hoquets, laissant à mon œil une impression de déjà vu.

Tout cela n’a vraiment pas de sens mais…


Patience !

« Tout finira par arriver

Et je m’en vais clopin-clopant
Dans le soleil et dans le vent
De temps en temps mon cœur chancelle
Y a des souvenirs
Qui s’amoncellent
Et je m’en vais clopin-clopant
En promenant mon cœur d’enfant
Comme s’envole une hirondelle
L’amour s’enfuit à tire d’ailes
Ça fait si mal au cœur d’enfant
Qui s’en va seul
Clopin-clopant »

(2002)

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