J’ai 14 ans, je me crois grande, je suis en classe de troisième, la plus jeune, la plus indisciplinée aussi. C’est l’année du “brevet” et papa a décidé que mon un peu plus grande soeur et moi ferions cette année d’études dans un autre établissement que le pensionnat français où nous étions, afin d’améliorer nos connaissances en arabe. Une transplantation d’un an devait nous être bénéfique ; nous avons fortement apprécié la chose, et pour cause : l’école était très proche de la maison, et aux yeux des autres : professeurs, élèves et religieuses confondues, nous étions des reines... Il est vrai que nous avions été à bonne école, c’est plus que jamais le cas de le dire, et l’année scolaire se déroulait comme une longue période de vacance, nous laissant tout loisir de retrouver des amis et de mener une vie bien plus riante que celle du pensionnat…
C’est l’époque de nos première sorties, des balades, des cinémas entre amis, des conversations interminables. A la maison aussi l’ambiance avait changé : les grands étaient partis, nous n’étions plus qu’à trois, mon frère presque jumeau entre ma soeur et moi, inséparables, et notre entente était magique .
Puis advint le moment du “Salon d’Automne”, dans les Palais de l’Unesco : maman avait choisi les toiles qu’elle allait exposer, et y avait joint un fusain me représentant de profil (fait en 55 minutes top chrono, et négocié pour la première fois “je pose 55 minutes sans bouger, tu m’offres les deux derniers signes de piste qui viennent de paraître” ça avait marché à ma grande stupeur et par bonheur, papa n’en a jamais rien su !)
Le soir du vernissage, nous rencontrons beaucoup de monde, maman est très entourée, je m’éloigne, il y a foule et je déambule, regardant les toiles exposées, les gens exposés, ironisant en douce, sans doute émue mais ne le sachant pas ? Je vois dans le public deux hommes affichant une allure d’intellectuels branchés, fumant la pipe d’un air supérieur et désinvolte, je les observe, poursuis mon tour, les retrouve en conversation avec maman et m’approche, intriguée. L’un d’eux se tourne vers moi et me demande si c’est bien ma tête qui pend aux cimaises, je ris et affirme qu’elle est sur mes épaules et la conversation se poursuit, tout aussi banale, l’apothéose en ayant été la platitude, depuis célèbre dans la famille, mais qui m’avait semblé géniale à l’époque (ben oui, j’avais 14 ans !) : “Je félicite votre mère de vous avoir faite, et de vous avoir refaite, si parfaite!” Le reste de la soirée se passe et nous rentrons. Sur le chemin, une moto double notre voiture à toute allure et je reconnais les deux énergumènes, c’est fini, ils sont passés. J’oublie.

Au début de l’été, nous sommes à la montagne quand une amie de ma soeur arrive à l’improviste. Maman l’accueille chaleureusement puis s’inquiète de savoir comment elle est arrivée jusque là et elle explique que son cousin l’a conduite et l’attend dans sa voiture. “Pas question”, dit maman et, se tournant vers moi, elle m’enjoint d’aller le chercher et de lui proposer un rafraîchissement. Je saute sur mes pieds, cours dehors et m’arrête médusée : c’est un des deux fumeurs de pipe qui, aussitôt, tout souriant, sort de sa voiture et enfile toutes les phrases d’usage en usage, avec moultes fioritures pendant que je l’emmène dans la maison et, à maman qui le reconnaît aussi, il répète les mêmes formules, faisant le beau, pérorant… Finalement ils restent souper et nous passons une excellente soirée : il a près de 30 ans, il est prof de littérature française dans un collège de garçons, nous discutons poésie tout le temps, il est sidéré, ébloui, très impressionné par papa-qui-sait-tout, sur ce sujet en tous cas, et par moi qui ai toujours retenu tout ce que papa dit…
Le lendemain, je reçois une lettre, et ça durera tout l’été, avec de brèves apparitions “pour conduire ma cousine”, et je fantasme, je rêve, je suis éperdument amoureuse, je ne pense plus qu’à lui, je l’attends, je relis ses lettres, j’écris, je ris, je m’impatiente, j’espère…
L’école recommence, et il prend l’habitude de venir m’attendre à la sortie du pensionnat, pratiquement tous les soirs ; il me promène en voiture les vingt minutes qu’aurait duré mon trajet. Il ne parle pas d’amour, ne me touche pas, est toujours irréprochable, insiste pour que ce soit “notre secret” et me sort des phrases du style “ayons le courage de notre joie pour avoir, plus tard, la joie de notre courage”, au début, je lui fais confiance. Mais au fil du temps, je me pose des tas de questions, je doute de plus en plus de moi, les choses ne se déroulent pas logiquement, je deviens agressive, je m’attire des reproches, je désespère, je ne comprends pas…
Nous avons passé plus de deux ans dans cette situation ambiguë, à l’insu de tous. J’en ai tiré toutes les conclusions qui s’imposaient : seule plaît mon intelligence, moi, de chair et de sang, je ne présente aucun intérêt ! Cette certitude, je n’ai jamais pu l’extirper du fond de mon être.
J’avais appris très tôt, à mes dépens, combien pouvaient être douces et agréables les caresses, combien était “mal” et effrayante la sexualité… mais j’avais surtout appris par la même occasion que c’était un interdit. Et j’en ai tenu compte puisque, malgré ma légendaire curiosité, je ne suis pas partie à ma propre découverte !
Plus tard, les choses se sont scindées d’elles-mêmes : il y avait d’une part l’émotion que je ressentais à le sentir à côté de moi, à le regarder, à m’enivrer de l’odeur de sa main qui avait imprégné la mienne et que je respirais longuement, que je gardais précieusement dans ma paume pour la retrouver encore au moment de m’endormir… et cela appartenait à l’amour ; et il y avait, d’autre part, les autres, la vie de tous les jours, les gestes furtifs qui m’agressaient, les cavaliers impassibles, le regard vide, les mains visibles bien en place, bien comme il faut, les joues rasées de près, bien réglementairement lointaines, mais les jambes brutales, adroitement lancées pour écarter, pour s’immiscer, le sexe agressivement durci, cherchant toujours à se frotter, à s’imposer, à asservir dans un silence de bon ton, avec la menace sourdement narquoise de ceux qui savent “et tu n’as encore rien vu !”, qui déclenchait en moi une peur panique dans l’indifférence générale, tous ces gens convenables de la “bonne société”, admis comme “fréquentables” et qui étaient toujours en chasse, et devant qui “une fille comme il faut sait se garder”…mais comment ? Et cela appartenait à la sexualité ! Terrifiante !
Un code était établi avec mon frère : comment s’était-il instauré ? Je n’en sais rien. Quand nous sortions du cinéma, dans la foule, il se tenait derrière moi, ses deux bras le long de mon corps, m’entourant de toute sa masse pour empêcher les mains baladeuses de m’atteindre. Quand nous allions danser, si ma main était posée d’une certaine façon sur l’épaule de mon cavalier, ça voulait dire : arrive ! J’ai besoin de toi ! Il venait me chercher pour la danse suivante, moment de répit où je reprenais des forces dans la sécurité retrouvée : mon frère-bouclier avait pour toujours défini en moi le rôle exact du grand frère, l’appui merveilleux de cette protection rapprochée qui était mon seul rempart. Il n’y avait pas de paroles, aucune confidence ne s’échangeait, aucune indiscrétion n’était commise… la tendresse circulait librement.
J’ai toujours pensé que c’est à cause de la maladie de maman survenue après ma naissance, et qui l’a contrainte à m’abandonner. mon frère a 16 mois de plus que moi, c’était aussi un bébé, qui a dû m’entendre crier interminablement et qui savait pourquoi, qui ressentait la même chose : tous les deux n’avons jamais aimé la tante qui s’est occupée de nous en attendant la guérison de maman… nous étions toujours collés l’un à l’autre, presque jumeaux, deux chiots d’une même portée, la dernière, la non-voulue mais vertueusement acceptée malgré tout, celle qui a changé maman, celle qui a tout changé à la maison !
Un soir, à Beit-Méry, nous étions assis sur le balcon côte à côte dans la nuit , nous regardions de loin cet extraordinaire paysage qui nous a tant fascinés : Beyrouth scintillante avançant dans l’eau, et la baie s’étirant sans fin, avec les bateaux de pêche, étoiles dans la mer qui glissaient lentement, si lentement, au large de la côte … et tout à coup lui-le-silencieux s’est éclairci la gorge et, d’une voix très tendue m’a dit : la seule chose qui me retient de faire comme les autres, c’est toi. Je ne veux pas qu’on te fasse du mal, je ne peux rien faire d’autre … et le silence est retombé. J’ai posé mes lèvres sur le dos de sa main, l’ai appuyée sur ma joue. Beaucoup plus tard, il a dit : les filles ne demandent que ça, ce sont toutes des garces, tu ne peux pas imaginer, et si tu ne joues pas le jeu, tu passes pour un parfait crétin ! Mais je m’en fous.
J’apprends un jour par sa cousine qui, comme tout le monde ne se doute de rien, que cet homme qui chaque jour, depuis si longtemps, laisse tout tomber pour s’offrir seulement ma présence pendant 20 minutes, va bientôt se marier ?… Or nous somme invités à une même soirée où, comme toujours en public, il m’ignorera superbement. J’étais très triste, j’aurais tant voulu qu’il m’aime, qu’il sache que je n’étais pas ce mythe inaccessible d’innocence, que j’étais comme n’importe qui… et ce soir-là, je n’ai pas lutté contre mes cavaliers, j’ai tout accepté, pour qu’il sache que j’étais prête. Apparemment, j’avais tout faux ! Et j’ai perdu l’espérance, sous son regard impassible. Le lendemain, nous nous sommes vus pour la dernière fois : il m’a emmenée au bord de la mer, en silence, puis s’est garé et m’a accusée d’avoir détruit son plus beau rêve, disant qu’il avait vraiment cru en moi, que je ne valais pas plus que les autres et qu’il était désespéré. Après quoi il m’a embrassée, interminablement, puis m’a ramenée à la maison. Je n’avais rien dit, rien compris, j’étais complètement déboussolée. Mais les vingt minutes réglementaires avaient duré plus de deux heures et papa m’attendait, fou d’inquiétude. Il avait fouillé dans mes affaires et avait trouvé ses lettres ! Je ne répondais pas à ses questions, déjà anéantie, le laissant imaginer le pire, auquel il a aussitôt cru, et le deuxième verdict de la soirée est tombé : « je croyais avoir fait de toi mon chef d’oeuvre, je me suis trompé, tu as tout détruit ! » Toujours en silence, j’ai vu mon père pleurer.
Le lendemain, ma mère m’a dit : “ton père se fait des idées. Je suis sûre qu’il ne t’a jamais touchée. Il voulait mieux te connaître et ton père ne voulait pas. En le laissant tenter sa chance, je lui avais fait promettre de ne jamais te toucher. Je suis sûre que tu es toujours vierge parce que, à lui, je sais que je peux faire confiance.”
Je venais d’avoir 17 ans, l’âge où l’on n’est pas sérieux… Je n’éprouvais aucune souffrance, je ne me posais plus de questions, j’avais les réponses que les deux hommes à qui j’avais donné toute ma foi et mon amour m’avaient faites. C’était une évidence, je ne valais rien. J’avais tout détruit ! Quant à ma mère, je rejetais de toutes mes forces ces usages locaux que mon père méconnaissait, qu’elle tentait de maintenir, que je refusais de comprendre. Je ne voulais pas me plier à ces lois factices et mensongères. Il ne me restait plus qu’à mourir. Mais comment ?
L’année suivante, j’ai négligemment jeté ma virginité dans une poubelle sans même me retourner, j’ai raté ma philo après avoir systématiquement brossé tous les cours. Papa restait sombre ; il n’a rien dit. Il n’a pas été question de deuxième session, seulement d’un passeport et d’un billet d’avion, sans explications. C’était l’exil ! La mort convenable !

