Elle veut ou elle ne veut pas
Mais quel pouvoir croit-elle donc avoir pour en décider ?
Pour simplement envisager une possibilité de vouloir ...
On lui avait parfaitement expliqué pourtant !
Depuis les commencements il y a le falloir et le devoir !
Ils sont les principaux lieutenants du maître absolu de l'univers victorieux du chaos et c'est à eux que toutes les autres velléités sont inféodées
Le vouloir quant à lui n'existe que dans l'exact sillon que le maître a tracé : il n'est pas question de vouloir autre chose que 'ce qu'on doit et ce qu'il faut' mais à ceux qui le désirent il reste néanmoins la latitude --merci !-- d'aller plus loin encore, de repousser la limite précédente, d'en parfaire le parcours, de la dépasser, de battre le record du dépassement, de viser le surpassement, de pulvériser les lois de l'impossible jusqu'à rejoindre et épouser la perfection du Grand Ordre Etabli tel que transmis et perpétué par les coutumes et la tradition ; c'est alors seulement que le ciel bénira et comblera de ses grâces et bienfaits -- Ah ! Ce mot si lourd à entendre ! -- ceux qui auront cheminé dans cet unique sillon sans trop fléchir ni jamais abandonner ; ils verront alors chaque effort rendre au centuple
-- Mais… que se passe-t-il alors quand on n'y parvient pas ? Demandait-elle
-- On parvient toujours à ce que l'on veut ; il suffit de le vouloir ! Lui disait-on
-- Et… que se passe-t-il alors si ce n'est pas ce qu’ « il faut » que l'on veut ? Insistait-elle
-- Dans ce cas, le fait de tenir compte de son bon vouloir est de mauvais conseil puisqu'il tente de ramener le chaos ; le mal est toujours à l'œuvre et rôde….méfie-toi !
-- Alors, il n'y a pas de liberté ?
-- La vérité seule peut rendre libre ; lui expliquait-on
Quand on a la chance de la connaître, ce problème du choix ne se pose plus, sinon comme un piège, celui de la tentation qui flatte les penchants et les instincts, nous fait consentir à de petites lâchetés qui lentement sapent la résistance et nous entraînent immanquablement vers la complaisance puis la veulerie et l'oubli…
-- Tu espères aller au ciel après ta mort, toi ?
-- Bien sûr ! Nous devons vouloir y aller et tu dois le vouloir aussi !
-- Que veux-tu que j'y fasse ? C’est Dieu qui en décide ; que sa volonté soit faite
-- Toi, ma fille, tu dis des bêtises ! Tu ne dois absolument pas te poser ce genre de questions ; Dieu sait ce qu'il fait !
Elle se taisait et regardait autour d'elle en s'interrogeant sur le sort qui l'attendait, en se demandant si vraiment toutes ces grandes personnes ne réalisaient pas combien elle serait malheureuse d'entrer de plein droit dans un paradis où des places resteraient à jamais vides
Elle en frissonnait d'horreur anticipative, mourait sans coup férir et sur-le-champ de toutes ces amputations à venir
Elle souffrait déjà, elle souffrait alors de l'incohérence
Jamais personne ne lui avait demandé ce qu'elle pensait ; à croire qu'elle n'en avait pas le droit ; on se contentait de l'instruire de ce qu'elle se devait de penser, qui était établi -- par qui donc et en fonction de quoi ? Quelle était et que valait cette appartenance ?
Elle ne parvenait pas à se situer, tremblait de se ressentir comme un imposteur qui tôt ou tard serait démasqué…
Elle simplifiait ses questions et les caricaturait pour essayer de les glisser, parfois, de les faire parvenir jusqu'à eux, mais n'obtenait jamais de réponse…
Lentement, elle avait affiché tout ce qu'elle ne voulait pas : elle refusait obstinément la soumission aveugle et les faux semblants, les mensonges constants mais, par-dessus tout, elle se hérissait à constater le manque d'amour qui se manifestait partout, particulièrement dans les actes de ceux qui prétendaient n'agir qu'en son nom !
Elle fut très rapidement assimilée à une révoltée et n'en comprit pas la raison ; fort heureusement aussi, elle n'en fut pas particulièrement affectée, ne s'en soucia pas plus que nécessaire et poursuivit sa route sans savoir que celle-ci la mènerait jusqu'au rejet, à l'exil, à l'exclusion…
À cette époque-là, elle voulait vouloir
Maintenant ?
Elle ne veut plus rien
Elle regarde les vagues se poursuivre, se talonner, s'étaler dans leur chuintement éclaboussé puis se retirer, à reculons, à la dérobée, comme s'en va la vie
Sa vie ? Elle la regarde aussi s'écouler, régulièrement balancée comme ces vagues qui avancent inlassablement, à nouveau redressées aussitôt qu'aplaties, se poursuivent et se pourchassent toujours mais sans jamais pourtant arriver nulle part

"De la volonté contrariée à l’immobilité acceptée, jamais elle n’osa envisager comment il était possible de passer ainsi de cette époque-là à maintenant comme en ayant traversé un gigantesque désert dont il ne lui restait rien ou pratiquement qu’une sensation de désert ; elle n’en portait que le constat et ce faisant n’en faisait que repousser les limites et se contentait de s’y fondre.
Constat !!!
elle était regard elle n'était que regard à chercher la lumière comme d'autres ne sont que mouvement, paroles, musique ou violence... elle aimait à pleins yeux, fuyait du bout des yeux, comprenait d'un regard ou mourait, les yeux vides
Le reste était déjà mort
du moins s'en était elle suffisamment persuadée pour pouvoir l'affirmer... la "mort du reste" ne semblait pourtant que ce qu'elle considérait être puisqu'il y avait tellement de reste qui vivait sans contestation possible au moindre regard différent du sien. Envisageait-elle la réalité et la clairvoyance des autres regards ? Les ignorait-elle ? Et si oui... par méconnaissance ou par choix de sa volonté ? Avait-elle cherché ou subissait-elle le fait de n'être que regard ?
Vaincre le désert n’est pourtant pas sorcier puisqu’il suffit d’entrevoir une seule âme dans le sable et les pierres pour que le désert devienne terre habitée ; tous les méharistes égarés le savent, qui doivent leur salut à l’instant où ils prennent conscience de leur ombre sur la dune et peuvent s’orienter grâce au soleil qui, nous le savons, brille pour tout le monde mais ce jour là spécialement pour eux. "
Du jour où le désert lui est apparu, elle y découvre une ivresse intarissable elle s'émerveille de toute la vie qu'il recèle comme de la danse de l'ombre sur les dunes ; elle contemple l'opiniâtreté de la vie maintenue dans la mouvance des paysages elle regarde et regarde encore
Elle n'est pas égarée ni désorientée puisqu'elle ne va nulle part, ne se dirige vers rien maintenant que se sont tus les chants d'espérance et les murmures des désirs dans le temps suspendus
mais cette vie qu'il recèle à son regard est en fait assez chiche; elle ne peut estimer une "richesse" qu'en fonction de la "pauvreté " ambiante... le regard, le seul regard où elle s'astenait ne pouvait bien sûr pas englober qu'une infime partie de la vie... … la vie ne pouvant bien sûr s’éprouver dans la mouvance des choses, du seul regard ; elle n’est là entière et ressentie que lorsque cette mouvance vous transporte par tous les sens, y compris les sens indéfinis…, que lorsqu’elle vous met vous-même en mouvement
.D’ailleurs elle confirmait qu’elle abusait de cette confiance en ce regard qui en fait ne savait pas voir la vie avec l’acuité de la vie… puisqu’elle reniait le désir et l’espoir : les deux lueurs qui perdurent contre vents et marées au bout des yeux des vivants.
Elle voudrait échapper aux regrets et à l'amertume
Elle est persuadée de ne les avoir jamais éprouvés et elle redoute de tomber maintenant dans ce piège qui jusque là l'avait épargnée
Voilà ce qu'elle pense pour le moment
Mais sait-elle encore qui elle est ?
Elle ne le croit plus, découvre des images d'elle comme des dia : elle y est figée, ailleurs, absente ; elle se dévisage avec curiosité, sans animosité finalement, curieuse de se souvenir d'alors… c'est une étrange perspective, en plongée : elle est là comme un bonzaï ! Complète et réduite, visible sous toutes les faces et si lointaine en même temps : elle a beau se dire déracinée, ses racines sont solidement ancrées dans le sol et les branches s'étendent loin, qui portent encore et sous lesquelles, il lui faut l'admettre, l'ombre doit être douce
Il y a un temps pour chaque chose
Elle a vécu, anormalement confiante dans l'incertain futur, forte de ce qu'elle croyait être, même si elle ne le voyait pas, ne le touchait pas, se contentant de le supposer pour en vivre malgré tout
Elle avançait vers l'après sans revendication ni aigreur
Voici venu le temps des choix, celui de couper les branches inutiles, d'expulser les attentes vaines, de supprimer les gourmands, de se défaire des branches sèches et de brûler le bois mort
Dans la vie comme au jardin... trancher est une geste essentiel ; ce qui se fane, se gâte ou pourrit... faut faire de la place à l'avenir...
15 août 2002





