10.1.08

CLICHES

colline de Nazareth - Beyrouth circa 1890 - Lebanon *



Clichés !


Elle faisait défiler dans sa tête les clichés qui se succédaient en diaporama, bien étiquetés, nets, sans bavures, tels qu’on les lui avait présentés au fur et à mesure qu’on l’avait laissée grandir sans jamais avoir le souci de l’éduquer autrement qu’avec les sons et images qui régentaient leur propre existence, pré-établis, sans jamais avoir été justifiés ni même remis en question.

C’est ce qu’ils appelaient « la bonne éducation », celle qu’il faut avoir, à laquelle il faut "devoir".
Elle l’avait appelée « l’éducation du faire semblant ».
Elle n’avait pas appris à vivre.
Elle avait été bien éduquée à savoir comment manger un fruit, servir le thé, saluer un invité, tenir une conversation d’usage et reconnaître les moments où seul le silence était de mise.

Cette dernière règle pourtant n’avait pas été respectée comme il aurait fallu.
Elle l’avait si souvent transgressée à coups de « pourquoi » qu’ils l’avaient qualifiée de « révoltée ».
L’était-elle réellement ?
Elle ne se posait pas la question de savoir si cette appellation se justifiait : considérée et traitée comme telle, elle l’avait acceptée comme tout le reste, avec indifférence, en attendant que « son temps » vienne, ce fameux « plus tard » où elle pourrait enfin se mettre à penser par elle-même, où elle prendrait le temps de choisir ce qu’elle voulait pour pouvoir enfin s’essayer à vivre.

Elle constatait que les lois du sacro-saint savoir-vivre avec lequel on lui rebattait les oreilles, l’empêchaient de respirer, suspendaient les battements de son cœur, bloquaient ses fonctions digestives, l’étouffaient lentement sans jamais lui avoir apporté ce savoir qui lui faisait si cruellement défaut.

Chaque fois qu’elle cherchait à définir le mot « vivre », l’ébauche d’un sourire se dessinait sur son visage puis ses épaules se soulevaient pour engloutir un maximum d’air, ses paupières s’allégeaient tandis que transparaissaient dans ses yeux grands ouverts une faim vorace et une insatiable soif ; elle éprouvait le désir d’embrasser, empoigner, étreindre, respirer, sentir et ressentir, se perdre à corps perdu dans un être sans corps capable de voler, bondir, agir, lâcher les freins, vouloir enfin ! Ah ! Comme elle aurait voulu pouvoir vouloir…
.
Ensuite, des mots arrivaient en vrac, pleins de lumière et de mouvements comme : surgir, jaillir, exister, éclater en rires et en couleurs, s’émerveiller, courir, grimper, bondir, découvrir et rire, rire à plein ! pleins poumons et pleines dents, naturellement et sans révérence….

Au lieu de cela, elle devait faire des révérences à de Révérendes Mères enduites d’amidon, figées de feutre, emberlificotées de règles, engoncées de retenues et assourdies de silences.
Ces personnages barraient son horizon de leur masse noire et froufroutante qui glissait le long des cloîtres, silhouettes écrasantes enrobées de gros drap dont les plis tombaient jusqu’au sol, serré à hauteur de la taille où s’entrechoquaient avec un bruit sinistre des trousseaux de clefs.
Le buste était comprimé dans le même drap noir raidi comme une armure que surmontait l’invraisemblable échafaudage du « voile » qu’elles avaient pris un jour pour fuir le monde et, tout à la fois, le sauver de sa perdition ce qui avait fait d’elles ces êtres consacrés et compassés détenteurs de pleins pouvoirs.
Une fraise, savamment tuyautée, encadrait leur visage dont on ne voyait, de face, que la partie allant de la racine des cheveux au menton.
Cette face, ainsi que les mains qui, à certaines occasions, sortaient des larges manches, était tout ce qui trahissait encore leur origine humaine !

Elles lui ont enseigné la piété et la soumission, l’ont entraînée à l’abnégation et au renoncement, incitée au dépassement, poussée à l’héroïsme, formée au mysticisme.

Désincarnée, éthérée, elle flottait à la dérive, sans aucune attache et racines à l’air…..

« et dire que ç’aurait pu être si bénéfique
et que ce fut tellement pétri d’insuffisance et de bêtise ! »


Il lui en reste encore quelques clichés qui se succèdent
qui défilent
qui ont balisé son existence de lieux communs
tels de ridicules panneaux indicateurs plantés le long du chemin
rongés de gel et de pluie
obscurcis de poussière

inutiles vestiges du temps qui fut…



* sur la photo, on distingue dans le lointain la véritable "forteresse" qu'était le pensionnat des Dames de Nazareth qui couvrait toute la colline


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