23.1.09

les "intuitions" de maman :-))

chapitre I



J’étais en huitième et mon institutrice s’appelait Nina Choulika ; c’était une amie “des grands” ; elle et son frère Vauva, diminutif de Wladimir, venaient à la maison et je la tutoyais en dehors de l’école ce qui faisait que je n’avais pas du tout peur d’elle.

Un matin, je me réveille comme d’habitude pour aller à l’école : Juliette partait d’abord, parce qu’au “grand pensionnat”, les cours commençaient à 7.50 h alors qu’au “petit pensionnat” où nous étions Jacqueline et moi, ils n’étaient qu’à 8.30h .

Maman entre soudain précipitamment dans ma chambre et me dit très vite : “tiens-toi tranquille et ne te montre pas, tu vas rester à la maison aujourd’hui, tu n’iras pas à l’école. Reste ici sans te faire remarquer jusqu’à ce que ton père soit parti. Tu as bien compris ?”

je la regarde, sidérée, mais ravie d’avoir congé et j’acquiesce, vois Jacqueline achever ses préparatifs et s’en aller, et attends interminablement, dans ma chambre, le départ de papa.

Finalement, maman vient me chercher : elle n’a plus du tout cette expression d’urgence qui m’avait frappée le matin, mais elle sourit et me dit d’un ton léger : “j’avais juste envie de te garder près de moi, aujourd’hui, et papa n’aurait pas approuvé …”

Je suis surprise mais bien contente de me retrouver avec elle à la maison et la matinée se passe sans rien de spécial jusqu’au retour de Jacqueline à midi. Nous déjeùnons toutes les deux, comme d’habitude, mais, inopinément, papa revient à la maison avant l’heure habituelle et nous trouvant à table, repère immediatement ma tenue.

“ Pourquoi n’es-tu pas en uniforme ? ” me demande-t-il aussitôt.

Prise de court, je bredouille que je n’avais pas été à l’école ; papa fonce alors vers leur chambre et j’entends une incompréhensible altercation entre eux…

Mais le temps passant, Jacqueline repart. Je reste là, effrayée, me demandant ce que je dois faire jusqu’à ce que papa sorte de la chambre et me dise d’un ton ferme : "va immédiatement enfiler ton uniforme, je te déposerai à l’école en partant.” Maman, derrière lui, pleure et me regarde comme si je partais pour toujours ???

J’obtempére et monte dans la voiture, intriguée mais inquiète surtout d’être en retard à l’école. Effectivement, quand j’arrive, le portail est fermé et je dois entrer par la petite poterne de droite que précèdent deux marches. Je sors de la voiture et traverse la rue en courant ; en arrivant à la porte, je réalise que la voiture est toujours là et je me retourne vers elle : je vois papa en train de me quitter des yeux et, regardant devant lui, faire signe de la main au chauffeur qui démarre, mais en me retournant, j’avais trébuché sur la marche et je suis tombée assise dessus, la seconde marche me heurtant violemment à hauteur du rein.



Je me suis relevée et suis entrée à l’école : ouf, personne à la porterie que je franchis rapidement et me dirige à pas de loup vers ma classe. En me voyant entrer, Nina Choulika sursaute et me demande :”tu arrives seulement maintenant ? mais qu’est-ce-que tu as ? ” Comme je n’étais pas venue le matin, j’ai pensé que c’était à ça qu’elle faisait allusion, n’ayant aucune idée de l’heure qu’il était et j’ai rejoint mon banc. Un peu plus tard, quand elle a passé près de moi, je lui ai dit que je me sentais drôle, que j’étais tombée, elle m’a répondu : “tu ne peux pas rester ici ; va chez Mère Khoury et demande-lui de téléphoner chez toi pour qu’on vienne te chercher ”.

Je sors donc et vais chez la “préfète” qui ne me laisse pas placer un mot, convaincue que j’avais été mise à la porte et me colle une punition à faire, assise à une table dans son bureau, que, par bonheur, elle quitte peu après.

Alors je cours à la porterie et demande à mère Kahil de pouvoir téléphoner et j’appelle la maison. Maman décroche aussitôt et dit “Colette ? pourquoi as-tu tellement tardé à appeler ? J’attends depuis une heure et demie ! j’avais pu retenir ton père jusqu’à maintenant mais il vient de partir ! Ça ne fait rien, ne t'inquiète surtout pas, j’arrive“ .

Je lève les yeux, l’horloge indiquait 3 heures. J’étais tombée à 1.30h, une heure et demie plus tôt.

Je me demandais : mais comment sait-elle que c’est moi alors que je n’ai encore rien dit. Et comment sait-elle que je suis tombée ?

Alors, avant que quelqu’un ne me surprenne, je dis : “maman, fais vite, je crois que je vais mourir”; je me rendais bien compte qu’il ne fallait pas dire ça mais c’était la phrase la plus brève et la plus complète que je trouvais pour la mettre au courant de mon état.

Ensuite, je suis sortie de la porterie et ai été m’allonger sur un petit muret à l'orée du parc.

Et puis maman est arrivée, je l’ai vue, très pâle, avec des lunettes noires, regarder autour d’elle, me cherchant. Je voulais me lever, l’appeler, lui faire signe, mais ce n’était pas possible.

Plus tard, elle est assise sur le muret, ma tête sur ses genoux, sa main sur mon front, elle regarde devant elle, je la vois par en-dessous, ses larmes coulent et ma voix ne sort pas.

Puis papa est là, il me porte sur la table de Dr Trad, qui secoue la tête derrière son cigare ; puis un autre, un autre médecin, un autre escalier, un autre ascenseur, interminablement, il fait noir, puis finalement la grosse voix de Dr Moraab, un professeur de Michel qui a convaincu papa d’essayer chez lui, et celui-là n’a pas secoué la tête et il m’a mise dans de la glace, des poches de glace partout autour de moi qui claquais des dents de froid malgré la pile de couvertures posées sur moi.



Et le temps a passé, je me suis remise et, onze ans plus tard, à Louvain, un soir que nous bavardions Juliette et moi, je dis : je n’ai jamais compris comment maman savait ce qui allait arriver. Elle a voulu me garder à la maison, elle savait que c’était moi au téléphone avant même que je ne parle, elle savait que j’étais tombée à une heure et demie !!!


et juliette, les yeux écarquillés, me dit :
Je ne savais rien de ce que tu viens de me raconter mais, la veille de ta chute, je me suis réveillée la nuit parce qu’il y avait de la lumière ; maman était debout à côté de ton lit, la main sur la joue, et elle disait : “ teslamillé ! que Dieu te protège” et ses larmes coulaient. Je l’ai appelée, je lui ai demandé ce qu’elle avait mais elle ne répondait pas, elle ne m’entendait pas !






Chapitre II



Quand Juliette m’a parlé de maman, la main sur la joue, n’entendant plus aucun bruit extérieur et ne lui répondant pas, j’ai revu une autre scène à laquelle j’ai assisté bien après ma chute d’enfant , près de dix ans plus tard :

Nous étions dans notre chambre, Jacqueline et moi, un matin, encore au lit, et nous bavardions toutes les deux quand Jawhara est venue dire à Jacqueline qu’on la demandait au téléphone. Elle éteint aussitôt sa cigarette et bondissant sur ses pieds, enfile son peignoir en m’enjoignant d’aller “’occuper les parents”.

Je vais donc dans la salle à manger où papa et maman déjeùnaient :
papa lisait son journal, brandi comme un écran devant lui et maman accoudée, la joue appuyée sur la main, regardait fixement devant elle. J’ai fait le tour de la table, les ai embrassés et me suis assise pour remplir ma mission : mon rôle consistait à éviter qu’ils ne rejoignent leur chambre en passant, fatalement, devant le téléphone.

Tout a coup, j’entends la voix de maman : une plainte, emplie de détresse, incantatoire, se parlant à elle-même, qui disait : “Jacqueline… Jacqueline est par terre… sa tête … attention sa tête …” et je m’entends crier : "mais maman, qu’est-ce-que tu racontes ? Jacqueline est dans son lit !" et je regarde du côté de papa : il n’a pas abaissé son journal, je ne vois que ses mains, si crispées sur le papier !

Et maman continue de la même voix à évoquer Jacqueline, gisante … et voilà qu’elle parle de sang rouge sur le marbre blanc et je me sens bouleversée, malade et je crie à papa : "mais fais quelque chose ! mais qu’est-ce-qu’elle raconte ?"

Lentement, papa abaisse son journal ; il a pris 10 ans en quelques minutes ; il ne regarde pas maman , me dit d’une voix atone : “ne te fatigue pas, elle ne t’entend pas” et me demande, l'air accablé : “où est ta soeur ?” je réponds aussitôt : “au téléphone.” Alors papa se lève pesamment et se dirige vers leur chambre puis je l’entends crier, presque triomphant, sûrement soulagé : “il n’y a pas de sang !”

mais maman continue sa litanie “…sa tête… attention à sa tête… sous sa tête…” et stupidement, je répète, criant vers papa “sa tête, regarde sous sa tête" puis je cours à mon tour vers le téléphone.

Jacqueline est par terre, inconsciente ; papa accroupi près d’elle soulève précautionneusement sa tête : le marbre est tout rouge. Il la repose prudemment et crie dans le téléphone “mais raccrochez, bon sang, je dois appeler un médecin !"

Quelques instants plus tard, Docteur Farah et papa transportaient Jacqueline à l’Hôtel-Dieu.

Maman était très calme, très sociale, très paisible, elle leur a souri en les rassurant “ce n’est pas grave, mais ne traînez pas ” …

Elle n’a rien dit de plus, et est entrée dans sa chambre.



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