5.3.09

MON PAPA !


*




Extraits de la lettre sur cassette de l’été 73

(maman) -- Je voudrais tellement te voir pour te parler…

(Juliette) -- Elle est née sans difficulté, Colette ?

(Papa) -- Action Catholique ! Sans aucune difficulté !

(Maman) -- Nous sommes allés à 11 h du soir, il pleuvait à torrents, elle est née à minuit et demi quand elle est née, je l’ai regardée : la lionne que nous avions au salon, le profil de la lionne, tout à fait, le même profil, et quand je regarde papa, c’est tout à fait le même profil. Je lui ai dit : que Dieu te bénisse, pourvu que tu vives… elle n’a pas pleuré. Puis j’ai été dans ma chambre, j’étais calme, j’étais tranquille, j’étais contente d’avoir une petite fille...

(Papa) -- C’était le dimanche de l’action catholique; j’avais tout organisé avec le Père de Bonneville, il était à la maison quand maman a poussé un cri et il lui a dit : voilà, je vous rends votre mari…

(Maman) -- je vais raconter comment on l’a appelée Colette : Fouad, son parrain, voulait l’appeler Colette et moi je disais : non, je ne veux pas lui coller ce nom de Colette, prends un autre nom. Alors il a apporté un chapeau avec 10 papiers pliés dans le chapeau et il m’a dit : tire un papier, le nom que tu tireras sera le nom qu’on lui donnera. J’ai dit bien et j’ai tiré un papier, c’était Colette et il me dit : tu vois, la chance veut qu’on l’appelle Colette, et moi je l’ai cru, or Fouad avait écrit Colette sur tous les papiers ! Et c’est comme ça qu’elle s’est appelée Colette !


(Papa) -- Ecoute, Colette, je ne peux plus écrire de lettres, je ne sais pas ce qu’on t’a dit à mon sujet, mais je ne vois plus… c’est pénible, mais enfin, c’est la vie … comme tu dis dans ta poésie

"un coup de feu a claqué, les oiseaux se sont enfuis…

mais pourquoi s’apitoyer, ce n’est que cela, la vie!"

Il faut prendre les choses comme elles sont. Colette ma chérie, c’est un de mes plus grands regrets, je voulais t’écrire, mais je ne peux pas… ta mère qui a tous les dévouements qu’on peut imaginer m’a dit qu’elle t’écrirait sous ma dictée; je lui dicterai quelquefois, mais pour le moment je te dis de ne pas m’en vouloir pour ce long silence, ce n’est pas de ma faute, mais je pense beaucoup à toi, beaucoup, et je vais même te dire quelque chose : l’amour on dit qu’il est impondérable mais je peux dire que mon amour pour toi, je sens qu’il a décuplé. L’éloignement n’a pas agi sur lui… au contraire ! Je tâcherai de dicter à ta maman quelquefois un mot pour toi, sinon, tu m’entendras te parler avec ton coeur ; sois sûre que je penserai toujours à toi et j’espère que tu viendras un jour chez nous, ce sera une grande joie pour nous, une très grande joie !
Je ne lis plus mais je me récite à moi-même tout ce que je sais par coeur. Je retiens des poésies de plusieurs centaines de vers qui ressuscitent, en une heure je les retrouve et ça reste maintenant, j’ai une mémoire beaucoup plus sûre et plus rapide qu’avant …




Soyez béni mon Dieu qui donnez la souffrance
Comme un divin remède à nos impuretés
Et comme la meilleure et la plus pure essence
Qui prépare les forts aux saintes voluptés

Je sais que vous gardez une place au poète
Dans les rangs bienheureux de vos saintes légions
Et que vous l’invitez à l’éternelle fête
Des Trônes, des Vertus, des Dominations

Je sais que la douleur est la noblesse unique
Où ne mordront jamais la terre et les enfers
Et qu’il faut pour tresser ma couronne mystique
Imposer tous les temps et tous les univers

Mais les bijoux perdus de l’antique Palmyre
Les métaux inconnus les perles de la mer
Par votre main montés ne pourraient pas suffire
À ce beau diadème éblouissant et clair

CAR IL NE SERA FAIT QUE DE PURE LUMIERE
PUISEE AU FOYER SAINT DES RAYONS PRIMITIFS
ET DONT LES YEUX MORTELS DANS LEUR SPLENDEUR ENTIERE
NE SONT QUE DES MIROIRS OBSCURCIS ET PLAINTIFS







(Papa) voilà Juliette voulait que je te récite ce poème sur la lumière …maintenant je passe le micro à ta maman, j’ai assez bavardé … c’est de mon âge ! Mais je ne veux pas te lasser !

(maman) il m’arrive parfois d’ouvrir les tiroirs et de regarder les vieux cahiers, les souvenirs, les badges, les fanions… j’ai retrouvé tes cahiers avec tes premiers vers… et je les garde et je passe mon temps à me souvenir du passé. Nous vivons dans le passé d’ailleurs, papa et moi… Nous vivons aussi dans le présent, quand tes soeurs et frères viennent avec leur famille, ça nous fait grand plaisir. Il nous manque beaucoup de te voir, toi et ta famille, les enfants grandissent; j’aurais tant voulu les voir grandir ! En septembre ta fille aura un an ! Comme ses frères doivent l’aimer ! Où ont-ils passé les vacances ? Et toi ? Ne te fatigue pas trop, ménage tes forces ma chérie … la santé ne se remplace pas! Que Dieu te bénisse et bénisse votre famille.

(Papa) Voici un poème : ça a été fait moitié dans la cour, moitié dans la salle d’études, quand j’étais en seconde (15-16 ans ?). Il y a beaucoup d’insuffisances … mais ça n’a pas d’importance




A MAMAN




(ça t’étonne que je te dise : A MAMAN ? c’est parce que j’en ai eu une, moi aussi ! Et je ne l’ai pas oubliée !)




Autrefois je couvrais de baisers enfantins
Ta main qui m’entourait d’amour et de tendresse
Mais l’enfance a passé l’insouciant matin
A fait place aux soucis de la rude jeunesse
Sans me faire oublier le temps déjà lointain
Où je couvrais ta main de baisers enfantins

Aujourd’hui j’ai grandi avec un froid dédain
L’âge et l’exil m’ont pris ma doucereuse enfance
Et ces beaux rêves d’or et ces bruyants chagrins
Le doux regret m’en reste et malgré la distance
Je voudrais être encore au temps calme et serein
Où je couvrais ta main de baisers enfantins

Mais le temps qui s’enfuit ne se rattrape plus
Et nous roulons sans cesse avec l’heure qui roule
Laissons-nous emporter sans regrets superflus
Par les flots du destin où notre vie s’écoule

Je ne sais plus ô mère être l’enfant qui dort
Sur le nid de ton coeur
Je ne sais plus rêver aux charmants pays d’or
De tes contes berceurs
Mais je veux dans l’exil me souvenir encore
De ces vieilles douceurs
Où tes baisers ardents et mes naïfs transports
Faisaient notre bonheur

Et c’est en souvenir de ce passé charmant
Que je viens aujourd’hui les mains chargées de roses
Te dire mon amour ô ma douce maman
Qui sus mettre pour moi des fleurs sur toute chose
Et blessé par les ans je viens prendre ta main
Qu’autrefois je couvrais de baisers enfantins
Et de pleurs aujourd’hui doucement je l’arrose





(Papa) Juliette m’a proposé de te dire encore ce poème du XVIe, le beau XVIe ! Dans ma détresse, aujourd’hui, je me le récite souvent




Tu demandes Manie
Comment chanter je puis
Je ne chante Manie
Je pleure mes ennuis
Ou pour te dire mieux
En pleurant je les chante
Si bien qu’en les chantant
Souvent je les enchante
Voila pourquoi Manie
Je chante jour et nuit




(Papa) … Colette, nous étions déjà debout, nous allions descendre pour rejoindre ta maman, Fouad et Monique qui sont déjà au jardin, et j’étais encore un peu ému de t’avoir parlé et Juliette me l’a fait remarquer et elle m’a dit qu’elle était sûre que j’étais heureux et j’ai dit “bien sûr!” “Mais tu ne l’as pas dit, tu as parlé de détresse et d’un tas de choses…ça va peut-être l’émouvoir et lui faire peur” j’ai dit : je vais lui dire un mot, alors, écoute, c’est toujours le même homme qui te parle, sous un autre aspect ; j’ai mis de côté, j’ai fait taire le poète avec son imagination, ses excès de langage, tous les mots de détresse etc.… ça ne rime à rien

Je te dis avec beaucoup de sincérité et de loyauté qu’il n’y a pas lieu de t’alarmer à mon sujet. Oui, je ne vois plus, mais ce n’est pas important. Le médecin m’affirme que j’ai au moins vingt ans de moins que mon âge ! Alors sois tranquille !

Au revoir Colette, et Paul, et miki, et xavier et Anne isabelle ! Mes chéris tous ! Que Dieu vous garde et “nous montre vos visages dans la paix” et, FAIS-MOI CONFIANCE, Colette, tu me verras encore, quand tu viendras ! JE SERAI LA ! Avec mon sourire, ma gaieté, ma joie ; non, pas ma gaieté, ma joie surtout, MA JOIE !



L’été 1974, après neuf ans d’absence, j’ai enfin pu y aller, avec mon mari et les 3 enfants que j’avais alors. Huguette était avec nous, pour mon plus grand bonheur et il avait tenu parole, il était là !

L’été 1975, la guerre s’est déclarée.
L’été 1976, Fouad est mort, puis mon Gabriel est né.
L’été 1977, j’y suis allée, seule, je l’ai revu, pour la dernière fois,


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Le changement était immense : papa ne voyait plus, depuis plusieurs années déjà, son énorme tignasse grise si drue n’était plus que de légers flocons blancs, tout mousseux, il avait l’air si fragile, son visage émacié, les yeux morts, et cet indéfinissable sourire sur les lèvres, il vivait assis sur le canapé, face à la bibliothèque, la tête levée, toujours, comme s’il regardait au-dessus de lui, fumant en silence, et la journée se passait. A certaines heures, maman le rejoignait, s’asseyait dans son fauteuil à côté du canapé et lisait la Bible à voix haute. Puis ils récitaient gravement le chapelet, et j’entendais, à chaque dizaine, les intentions qu’ils formulaient : pour que Dieu bénisse … dans son travail, pour que …, pour que les enfants de …, pour que …, pour que… et jour après jour, je voyais d’où venaient toutes les grâces qui se répandaient à profusion sur nous … tout y passait, le moindre détail dont ils avaient eu vent surgissait tout à coup dans cette lumière et était confié … j’en étais bouleversée.

Papa était difficile, paraît-il, se plaignait d’être dans cet état, était révolté par la mort de son fils… Je veux bien le croire, ça lui ressemble en effet, mais je n’en ai rien vu. Je passais le plus clair de mon temps assise au salon à côté de lui et nous bavardions, ou gardions le silence. Parfois il me disait :
-- Ah, puisque tu es là, va à la bibliothèque, à gauche troisième planche, le cinquième volume, c’est quoi ? Non, à côté, oui, celui-là. Prends vers la page 50, en bas à droite.
Puis il me disait de mémoire une phrase…
-- voilà, oui j’ai trouvé.
Alors il récitait le passage, s’arrêtait et demandait :
-- qu’y a-t-il après ?
Je lisais, quelques mots, et il enchaînait, ça y est, il était reparti avec la suite… et le silence retombait.

C’est ainsi qu’un jour il m’a montré cette extraordinaire phrase de Barrès, une des plus belles phrases que j’ai jamais lues : nous venions d’évoquer Nerval avec sa si jolie petite “odelette »


Il était un roi de Thulé
A qui son amante fidèle
Légua, comme souvenir d'elle,
Une coupe d'or ciselé.
C'était un trésor plein de charmes
Où son amour se conservait :
A chaque fois qu'il y buvait
Ses yeux se remplissaient de larmes.
Voyant ses derniers jours venir,
Il divisa son héritage,
Mais il excepta du partage
La coupe, son cher souvenir.
Il fit à la table royale
Asseoir les barons dans sa tour ;
Debout et rangée alentour,
Brillait sa noblesse loyale.
Sous le balcon grondait la mer.
Le vieux roi se lève en silence,
Il boit, - frissonne, et sa main lance
La coupe d'or au flot amer !
Il la vit tourner dans l'eau noire,
La vague en s'ouvrant fit un pli,
Le roi pencha son front pâli...
Jamais on ne le vit plus boire.


A quoi mon père m'indiqua alors ce magnifique commentaire qu’en avait fait Barrès :

“Tristesse amère de constater comme peu de grains arrache au sable de la rive le frisson propagé par la coupe qui tombe au gouffre de Thulé”







Un après-midi, Juliette est venue et nous étions tous les quatre au salon bavardant allègrement. C’était l’époque un peu socio de Juliette et nous avions l’habitude de discuter âprement toutes les deux, nos points de vue étant souvent divergents. Nous en venons à parler de contraception et d’avortement. Et ma Juliette de dire inconsidérément :



-- Que veux-tu, quand une femme d’ivrogne sans travail vient m’annoncer qu’elle attend son douzième enfant, moi je ne me sens pas le droit de lui dire qu’elle doit le garder !


Et moi de m’exclamer aussitôt :
-- Mais de quel droit parles-tu, droit qui te donnerait le droit de décider ? Est-ce parce que tu penses que Dieu n’est pas à la hauteur de la situation ? Tu as décidé de suppléer à Ses lacunes ? Non mais ! Pour qui te prends-tu ?


Et, avec véhémence, je commence à vitupérer contre l’activisme pseudo-religieux de ces gens d’Eglise qui “font du pathossocial” au lieu de faire de l’amour et le ton monte.
Maman s’inquiète pour papa, craignant que cela n’engendre un orage et me dit sèchement de me taire, que je dois du respect à mes aînés, ce qui me fait ricaner de plus belle, et papa intervient :


-- Non, non, laisse-la parler, explique ce que tu disais.


Je répète, plus calmement, le plus clairement que je peux et papa me dit :
-- Si je comprends bien, tu prétends que la souffrance a un sens, et qu’elle est puissante ?


Et je dis :
-- Mais bien sûr ! J'en suis convaincue ! Tu ne vois pas, d’ici, toutes les grâces qui ne cessent de pleuvoir sur nous ? Et même si cela me fend le coeur de vous voir ainsi, je suis surtout comblée de gratitude et d’émerveillement !


Toujours très pensif, papa continue :
-- Si j’ai bien compris, tu as dit que le fait d’accepter, même ce que je ne peux pas changer, comme d’être inutilement en vie alors que mon fils a dû quitter ses trois garçons qui ont besoin de lui, si j’accepte d’être ce vieillard inutile et aveugle, ce déchet humain, le seul fait de l’accepter sans révolte pourrait se transformer en grâce ?


Et avec ma fougue naturelle je m’écrie :
-- Et comment ! Tu as de quoi négocier un contrat en or avec le ciel ! Tu peux tout obtenir, il suffit de le lui demander ! D’ailleurs, Il n’attend que ça !
Et papa est resté songeur, avec son indéchiffrable sourire.

Il dormait très peu. Je l’ai toujours vu, dans mon enfance, circuler la nuit : deux ou trois fois il se relevait, venait s’assurer que nous étions bien couverts, que les ouvertures des fenêtres étaient bien réglées, que le gaz était bien fermé, puis il retournait se coucher. Mais maintenant, ce n’était plus pareil. Il faisait inlassablement les cent pas, ne se décidant pas à aller se coucher. Un soir, je l’interroge et lui demande pourquoi, il a eu du mal à me répondre, ne voulait pas, a fini par me confier qu’il faisait d’horribles cauchemars dès qu’il s’endormait, que cela lui était insupportable. J’ai alors dit :


-- Tu sais, Anne-Isabelle a fait la même chose pendant longtemps et je n’en pouvais plus de fatigue d’avoir tout le temps des nuits coupées, en plus des réveils intempestifs de bébé-Gabriel. Alors, un soir, nous avons demandé à son ange gardien de filtrer ses rêves et la nuit suivante s’est écoulée sans encombres. Depuis, elle le prie tous les soirs et n’a plus jamais fait de cauchemars.


Papa, sceptique, hausse les épaules et je dis :
-- Papa, quand j’étais petite, tu ne me racontais jamais de mensonges ; c’est toi qui m’a appris à prier mon ange gardien et je t’assure qu’il m’a vraiment gardée ! Crois-moi, le tien aussi est prêt à monter la garde. Il est à ton service, mis par Dieu POUR t’aider. Demande-le lui, tu verras bien que c’est vrai.


Le lendemain matin, papa m’a dit en souriant qu’il avait bien dormi ; et, quelques jours plus tard, il m’a chuchoté, rayonnant :

--tu sais, c’est amusant, je n’ai plus fait de cauchemar ! C’était vrai, ton “truc” !
Nous en avons ri ensemble, heureux.

Puis la veille du départ est arrivée. Il était tard, j’étais déjà au lit quand papa est revenu chez moi. Je me suis levée, nous étions debout à la porte de ma chambre, et papa, très ému, me dit :


-- Tu vas partir, je ne sais pas si … tu vas me manquer... je voudrais te promettre… quand tu reviendras… je voudrais pouvoir te dire …


Et je l’ai coupé :
-- oh non papa ! J’espère de tout mon coeur qu’Il va te rappeler bientôt ! Que tu vas enfin pouvoir baisser les bras !

Il a eu l’air horrifié, il a levé la main pour me gifler, mais sa main est retombée sans atteindre ma joue, j’ai vu vraiment de l’horreur sur son visage, sa gorge était nouée, il a tourné les talons et est parti vers sa chambre.

Je suis restée debout dans la porte, triste à en mourir, demandant au ciel de lui expliquer ce que je voulais exprimer, malheureuse de lui avoir fait une telle peine…

Puis il est revenu. Il m’a dit, d’une voix très basse :
-- Dis-moi que ce n’est pas vrai, dis-moi que tu n’as pas dit ça. Tu ne souhaites pas … ma mort ?
Sa voix n’était qu’un souffle !

Alors j’ai répété :
-- Oh papa, si tu savais comme j’ai le coeur qui saigne ! Nous sommes assez forts maintenant, je trouve que tu as assez donné, que tu peux te reposer, nous sommes capables de prendre la relève et que tu entres enfin dans le repos éternel, dans le bonheur éternel… je voudrais tant que tu ne souffres plus ! Je voudrais tant que tu sois enfin heureux !

Et le visage de papa s’est transformé, j’ai eu devant moi un tout petit enfant, terrifié et malheureux, et d’une voix où bouillonnaient les sanglots, il a gémi dans un souffle, en crescendo :
-- Mais tu ne comprends pas ; j’ai peur, j’ai peur, J’AI PEUR.

Je l’ai pris dans mes bras. Il était secoué de sanglots convulsifs, et je le berçais, mon petit garçon, mon petit orphelin, à qui je murmurais :
-- Papa, il ne faut pas avoir peur, tu sais que ta maman t’attend, elle n’a jamais cessé d’être avec toi et elle t’attend, depuis le temps que tu aspires à la rejoindre, - il a dit nettement : OUI - et pas seulement elle, papa, mais aussi ton père que tu ne connais pas, et Fouad qui t’a précédé, et les jumelles, et tant d’autres qui te connaissent et t’aiment, et qui seront tous là, ils t’attendent pour t’aider, pour te soutenir et t’entourer, et tu seras enfin délivré, oh je voudrais tant te savoir heureux et apaisé… Tu as tant fait pour nous, pour tous, tu nous a tout donné, jamais tu ne nous as manqué, papa que j’aime tellement, je ne veux plus te voir souffrir encore et encore pour que nous puissions conserver notre insouciance ! Nous devons prendre la relève, maintenant, tu nous as suffisamment consolidés pour que nous puissions à notre tour faire face, comme tu disais…

Et dans mes bras je le sentais se détendre, se calmer, puis il a redressé la tête : il souriait, il m’a dit

-- Embrasse-moi
Je l’ai embrassé, avec ferveur. Il a levé la main et a tracé une croix sur mon front mais pas le geste habituel ; un geste d’une solennité particulière puis il m’a embrassée longuement à son tour et m’a dit, d’une voix redevenue paisible et si douce, et avec son merveilleux sourire :
-- Va vite te coucher, tu vas être fatiguée demain ; tu as une longue route à faire. Adieu ma chérie, que Dieu te garde. Et te bénisse.


Papa est mort deux ans plus tard, très paisiblement. Nous avons correspondu par cassettes. Les autres m’ont dit qu’il ne s’est plus jamais plaint, qu’il était très serein.
Au moment de sa mort, personne n’a réalisé ce qui allait se passer. Il avait été hospitalisé pour un examen. Il a demandé à André ce qu’indiquaient les appareils : André a répondu en augmentant les chiffres, pour les rapprocher de la normale.
Papa a secoué la tête, a dit :
-- Non, c’est maintenant, je veux être debout, aidez-moi à me redresser, encore, encore, oui, comme ça c’est bien.

Il souriait
Et les appareils se sont arrêtés. Le 9 mai 1979.
Il avait 85 ans.

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