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Il était parti
On l’avait emmené pour un simple examen médical et il était parti en lui disant :
-- ne t’en fais pas, je vais revenir
Mais il n’était pas revenu
Elle ne parle pas, regarde son fils qui vient pour lui annoncer la nouvelle.
Mais il ne dit rien, il n’a rien pu dire ; comment lui dire que ce grand homme, ce mari, ce père, brusquement à bout de forces avait secoué la tête en murmurant : « c‘est maintenant ! »
Puis :
« aidez-moi à me redresser, encore un peu ! Voilà ! Comme ça c‘est bien ! »
Il souriait, les yeux clos.
Il leur avait fallu un long moment pour s’apercevoir que les aiguilles sur les cadrans des machines s’étaient immobilisées, qu’il était parti, son indéfinissable sourire toujours sur ses lèvres…
L’a-t-elle vu, dans le regard de son fils ?
En avait-il gardé le reflet sur son propre visage ?
Elle n’a pas eu besoin de mots pour comprendre.
Elle l’a pris dans ses bras, étreint ce fils bouleversé qui se tenait devant elle.
-- il faut prévenir tous les autres.
Elle avait eu six enfants et gardait en toute circonstance le réflexe de la famille nombreuse bien après leur départ de la maison : Il y a plus de trente ans qu’ils ont commencé à s’éloigner ! Ils sont tous très loin, depuis si longtemps déjà ; il reste juste encore au pays ce fils et une fille qui habite tout près…
Elle a ensuite attendu qu’on lui ramène le corps et, avec beaucoup de calme elle a fait ce qu’il y avait à faire, ce jour-là et les jours suivants, jusqu’à l’enterrement, jusqu’au départ de la dernière visite…
Doucement alors, elle dit à son fils :
-- Rentre chez toi maintenant, ta femme et tes enfants t’attendent. Tu dois retourner auprès d’eux.
Il sursaute. Il se demandait justement ce qu’il allait se passer maintenant et ne trouvait aucune solution acceptable. Elle se retrouvait seule à 75 ans, dans un pays saccagé et incertain…
-- mais, je ne peux pas te laisser comme ça !
-- bien sûr que si, répond-elle gravement, ta place est auprès de ta femme et de tes enfants… J’ai été très heureuse que tu restes avec moi ces jours-ci et je t’en suis reconnaissante ; mais maintenant, tout doit rentrer dans l’ordre.
-- sois raisonnable maman, tu n’as jamais vécu seule, tu ne le supporteras pas.
Elle sourit et hoche la tête
-- je ne suis pas seule mon chéri, ton père est avec moi comme il l’a toujours été… plus de cinquante années passées ensemble, tu penses bien que ça ne s’efface pas d’un coup ! et puis, la bonne est toujours là et le téléphone fonctionne encore…. Allons rentre vite, et embrasse bien ta femme et tes enfants pour moi.
Vaincu, il baisse la tête, hésite pourtant mais elle semble si sereine…
Quelques jours plus tard, elle lui téléphone :
-- je devrais voir le notaire, il y a des papiers à mettre en ordre ; veux-tu lui demander de venir ?
-- bien sûr ! je le fais de suite et te rappelle
Le notaire est venu ; elle expose calmement ce qu’elle veut, expliquant la façon dont il faut procéder pour tout clarifier et faciliter la succession. Son fils n’en revient pas.
Sitôt le notaire parti, il s’étonne :
-- Je ne m’étais jamais douté que tu connaissais toutes ces procédures !
-- Bien sûr que je ne les connaissais pas ! dit-elle en riant
-- Mais alors ?
-- Maintenant je les connais, depuis que ton père m’a indiqué ce que je devais faire et dire
-- Papa ? mais quand donc ? il n’avait jamais voulu s’en occuper …
-- Tous ces jours-ci, après m’avoir dit où étaient rangés tous les papiers, il m’a longuement expliqué ce que je devais en faire.
Il ne lui pose pas de questions ; avec elle, ce n’est pas la peine, elle ne répondra plus ; il est pourtant intrigué par son comportement et sa sérénité. Sa vie se déroule sans heurt, ses deux enfants présents l’entourent le plus possible, viennent chaque fois qu’ils le peuvent. Elle n’est pas accablée, bien au contraire ; elle serait même plutôt joyeuse ?
Ce dimanche-là, ils sont venus tous deux avec leur conjoint et leurs enfants : elle bavarde gaiement, une lumière pétille dans ses yeux. Au dessert, elle dit :
-- J’ai une grande nouvelle à vous annoncer : j’ai fait un rêve
Tous la regardent, suspendus : ses rêves, quand elle en fait, ils connaissent, ils savent ce que ça signifie : c’est toujours important, c’est toujours vrai aussi…
-- J’ai rêvé de votre père, je l’ai vu et il m’a dit qu’il allait enfin venir me chercher
Un silence de mort s’est abattu dans la pièce ; tous les regards stupéfaits, consternés, sont fixés sur elle qui poursuit, comme si elle ne mesurait pas la portée de ce qu’elle vient de dire :
-- Allons, allons, ne faites pas cette tête-là ! c’est une bonne nouvelle pour nous tous ! mais d’abord, surtout, pour moi ! Attendez que je vous raconte :
Elle se lève, rejoint le salon, se retourne en leur indiquant un endroit bien précis, mime la scène :
-- Voilà : il se tenait debout, là, exactement à cet endroit : il avait les deux mains derrière le dos ses yeux pétillaient de malice et il souriait comme quand il préparait une surprise… vous vous en souvenez, n’est-ce pas ? Moi, je sortais de ma chambre quand je l’ai vu ; j’ai alors couru vers lui et j’ai voulu l’embrasser mais il m’a dit « non, ne me touche pas, pas encore » alors je lui ai dit – elle parlait de sa voix chantante, tout son visage exprimait un désarroi de petite fille- « mais pourquoi ? Tu me manques tellement, je voudrais tant être près de toi ! C‘est si long d’encore attendre ! »
Il a eu alors une expression d’une infinie tendresse et m’a dit gravement :
«oui, tu me manques aussi, mais cela ne tardera plus maintenant, je vais bientôt venir te chercher, très bientôt »
je me suis alors réveillée, pleine de joie et je souhaite ardemment que vous la partagiez avec moi !
Personne ne dit rien, il n’y a rien à dire : elle va bien, elle est bien, il n’y a aucune raison de s’inquiéter dans l’immédiat, rien ne laisse supposer une fin imminente, rien, sinon ce qu’elle vient de leur dire, et ils savent tous que ses rêves sont toujours vrais et que si elle le dit de cette façon, c’est que sa mort est imminente et qu’elle est inévitable …
Ils passent au salon pour prendre le café, s’attardent un peu plus que de coutume, chacun pensant à part soi à ce qu’elle vient de leur révéler
C’est dimanche, aujourd’hui, un jour pas comme les autres.
Le mercredi suivant, c’est sa fille qui est venue le soir, elles ont dîné ensemble puis, à la fin de la soirée, elle l’a aidée à faire sa toilette, à se mettre au lit. Avant de partir, elle a encore répété à la bonne de bien faire attention, de ne pas hésiter à l’appeler à la moindre alerte, puis elle est rentrée chez elle ; elle habite tout près de là, avec son mari et ses deux grands enfants.
Peu après, la bonne perçoit un bruit en provenance de la chambre et prête l’oreille : Elle l’entend se lever et sortir de la chambre ; elle pense :
« Madame aura sans doute oublié ses lunettes au salon TV et s’en va les prendre.»
Elle reste pourtant à l’écoute, attentive, épiant les bruits jusqu’à celui d’une chute qui la fait se précipiter ; elle la voit à terre, se rue sur le téléphone et appelle sa fille qui aussitôt revient chez sa mère en courant, mais son fils de 20 ans, plus rapide qu’elle, est entré le premier dans la maison.
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-- je me suis dépêchée autant que j’ai pu et, j’ai honte de le dire, je pensais surtout à mon fils en me disant : « ce n’est pas un spectacle pour lui, j’aurais tant voulu lui éviter ça » ; en entrant dans la maison, c’est surtout lui que mes yeux cherchaient…
il s’était laissé choir sur le sol, il avait la tête penchée et il souriait…
j’ai alors suivi son regard et je me suis immobilisée, jusqu’à me mettre à sourire aussi :
elle était sur le sol, les yeux clos avec un extraordinaire sourire !
il y avait un tel bonheur, une telle lumière sur son visage !
son petit-fils lui souriait en caressant doucement son front et ses cheveux…
Je suis restée un bon moment immobile à regarder cette incroyable scène :
elle était à l’endroit exact où elle avait raconté que se tenait papa,
elle avait mis ses chaussures et enfilé son manteau,
elle avait pris son sac et sa canne « pour partir » !
mais elle ne s’était pas dirigée vers la porte pour autant,
elle avait bifurqué vers le salon,
elle l’avait rejoint à l’endroit où il était quand il lui avait dit
« je vais très bientôt venir te chercher »
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